En 1935, dans un champ du Northamptonshire, deux ingénieurs britanniques ont repéré un bombardier à treize kilomètres de distance. Leur équipement n’émettait rien. Ils se contentaient d’écouter les ondes radio de la BBC rebondir sur la carlingue. Quatre-vingt-onze ans plus tard, la France applique le même principe à ses 19 700 antennes téléphoniques pour traquer les drones.
Un radar qui n’émet rien : le principe du « passif »
Un radar classique fonctionne comme un cri dans une grotte. Il envoie une impulsion électromagnétique, puis mesure l’écho renvoyé par l’obstacle. Le radar passif, lui, se tait. Il capte les signaux déjà présents dans l’environnement (ondes FM, télévision numérique terrestre, 4G, 5G) et analyse les perturbations provoquées par un objet en mouvement. Quand un drone traverse le faisceau d’une antenne relais, il renvoie une copie déformée du signal. En comparant le signal direct reçu de l’antenne et le signal réfléchi par le drone, un récepteur peut calculer la distance, la vitesse et la trajectoire de l’intrus.
Le calcul repose sur la géométrie bistatique : l’émetteur (l’antenne télécom) et le récepteur (le capteur passif) sont séparés de plusieurs kilomètres. L’écart de temps entre les deux signaux donne la position. Le décalage de fréquence, appelé effet Doppler, trahit la vitesse. En combinant ces données toutes les quelques millisecondes, le système reconstitue une trace en temps réel sur un écran de contrôle.
1935 : quand la BBC a détecté un bombardier sans le vouloir
L’idée n’est pas neuve. Le 26 février 1935, Robert Watson-Watt et Arnold Wilkins ont conduit l’expérience de Daventry, considérée comme l’acte de naissance du radar. Leur cible : un Handley Page Heyford, un gros biplan militaire, survolant une zone proche de l’émetteur ondes courtes de la BBC à Daventry. Le récepteur, installé dans un champ à Upper Stowe, a capté les ondes réfléchies par l’avion jusqu’à treize kilomètres de distance. Aucune émission propre, juste l’écoute des signaux existants. Le ministère de l’Air britannique a été convaincu en quelques minutes : le programme Chain Home, réseau de radars côtiers qui protégera le Royaume-Uni durant la Bataille d’Angleterre, a été lancé dans la foulée.
Pendant des décennies, le radar actif a éclipsé son cousin passif. Il offrait plus de portée, plus de précision. Mais la multiplication des émetteurs civils (FM, TNT, réseaux mobiles) et la puissance de calcul des processeurs modernes ont changé la donne. Un territoire couvert par des milliers d’antennes télécom devient, de fait, un gigantesque radar distribué. Il suffit de savoir écouter.
Pourquoi les drones posent un problème unique
Un avion de ligne renvoie un écho radar puissant : sa surface équivalente radar (SER) dépasse souvent dix mètres carrés. Un drone grand public de type DJI Mavic affiche une SER de 0,01 mètre carré, soit mille fois moins. Repérer un objet aussi petit avec un radar actif exige un équipement coûteux, énergivore, et facilement brouillable. Le drone peut aussi voler à basse altitude, sous la couverture des radars militaires classiques conçus pour surveiller le ciel à plusieurs centaines de mètres.
Le radar passif contourne plusieurs de ces limites. Comme il n’émet rien, il est invisible. Un pilote de drone ne sait pas qu’il est pisté. Le brouillage devient quasi impossible : il faudrait neutraliser toutes les antennes télécom d’une zone, ce qui reviendrait à couper le réseau mobile de toute une ville. Et la densité du maillage 4G/5G permet de couvrir les basses altitudes que les radars militaires ignorent.
Orange Drone Guardian : 19 700 tours devenues sentinelles
En mars 2026, Orange Business a présenté Drone Guardian, décrit comme le premier service anti-drone « as a service » en Europe. Le principe : installer des capteurs de détection radiofréquence sur les pylônes de TOTEM, la filiale d’Orange qui gère ses infrastructures de tours. Ces capteurs, fournis par Hologarde (filiale du groupe ADP, qui protège déjà les aéroports parisiens depuis 2017), interceptent les signaux émis par les drones, et les puces d’identification à distance, rendues obligatoires en Europe, qui fonctionnent comme des plaques d’immatriculation numériques.
Pour les drones « pirates » qui désactivent leur balise, Orange prépare une couche supplémentaire. La technologie ISAC (Integrated Sensing and Communication), en cours de normalisation au 3GPP, transforme les signaux 5G eux-mêmes en radar passif. Chaque antenne 5G émet déjà des signaux de référence (DMRS, SRS, CSI-RS) pour communiquer avec les téléphones. En analysant comment ces signaux rebondissent sur un objet non connecté au réseau, le système peut détecter un drone furtif sans aucun capteur supplémentaire. Orange annonce une portée de détection de six à vingt kilomètres par site selon la configuration du terrain.
Ce que la 5G change au jeu
Les réseaux 4G utilisent des fréquences autour de 700 MHz à 2,6 GHz. La 5G grimpe jusqu’à 3,5 GHz, voire 26 GHz en bande millimétrique. Plus la fréquence est élevée, plus la résolution spatiale s’affine : un signal à 3,5 GHz distingue des détails de quelques centimètres, contre plusieurs mètres pour le FM. La 5G utilise aussi le beamforming, qui concentre le signal en faisceaux directionnels étroits au lieu de l’arroser dans toutes les directions. Résultat : chaque faisceau devient un mini-radar capable de balayer une portion précise du ciel.
Le 3GPP, l’organisme qui normalise les télécoms mondiales, a formellement intégré l’ISAC dans ses études pour la Release 19 (5G-Advanced) en 2025, avec 32 cas d’usage identifiés. La détection de drones figure parmi les priorités. La Release 21, prévue pour la 6G aux alentours de 2030, fera de cette fonction radar un élément natif du réseau dès le premier jour. Ericsson a déjà démontré la détection de drones par 5G en conditions réelles lors de tests en Suède.
Les limites du bouclier invisible
Le radar passif n’est pas une solution miracle. Sa précision dépend du nombre et de la géométrie des émetteurs disponibles. En zone rurale, où les antennes sont espacées de plusieurs kilomètres, les trous de couverture persistent. Le traitement du signal exige une puissance de calcul considérable pour filtrer le bruit ambiant et isoler l’écho d’un petit drone parmi des milliers de réflexions parasites (voitures, oiseaux, grues de chantier).
La détection seule ne suffit pas non plus. Repérer un drone et le neutraliser sont deux problèmes distincts. Le brouillage du signal de commande, le leurrage GPS ou l’interception physique par un autre drone relèvent d’autres technologies. Orange Drone Guardian se concentre sur la première brique : savoir qu’un drone est là, où il va, et de quel modèle il s’agit.
Toutes les données captées par le système transitent par la plateforme Cloud Avenue SecNum d’Orange, hébergée à Grenoble et certifiée SecNumCloud 3.2 par l’ANSSI. Un choix souverain qui tranche avec les solutions américaines ou israéliennes dominantes sur le marché de la lutte anti-drone.
Un réseau civil, des enjeux militaires
La France a acheté en urgence deux systèmes de lutte anti-drone fin 2025, preuve que le sujet dépasse le simple gadget technologique. Les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont montré que des drones à quelques centaines d’euros pouvaient frapper des cibles à haute valeur. Lors du déclenchement de chaque alerte, les armées disposent de quelques secondes pour réagir.
Transformer un réseau télécom civil en infrastructure de détection soulève aussi des questions. Qui accède aux données en temps de paix ? Quels garde-fous empêchent la surveillance de masse ? Le cadre juridique français impose que seuls les opérateurs d’importance vitale (OIV) et les organisateurs de grands événements puissent souscrire au service. Le Parlement européen examine un règlement sur les systèmes anti-drone qui devrait fixer des règles communes d’ici 2027.