« Je ne donne pas de consignes dans les conditions de cette campagne absolument délétère. » Mercredi 18 mars sur BFM TV, Bruno Retailleau, président des Républicains, a refusé de soutenir Christian Estrosi au second tour des municipales à Nice. Le maire sortant, allié du camp présidentiel via Horizons, affronte Eric Ciotti, ancien camarade de parti passé sous les couleurs du Rassemblement national.

Quelques heures plus tard, Michel Barnier, président du conseil national du même parti, a pris la position inverse sur X : « Je lui apporte un message personnel de soutien », a écrit l’ancien Premier ministre à propos d’Estrosi. La commission nationale d’investiture des LR avait acté son soutien au maire sortant dès le premier tour.

Deux dirigeants, un seul parti, deux consignes opposées. À trois jours du second tour, cette séquence résume la fracture qui traverse la droite française sur la question de ses rapports avec le Rassemblement national.

Ciotti en tête de 13 points, Estrosi en appelle au front républicain

Au premier tour dimanche 15 mars, Eric Ciotti, porté par son alliance avec le RN et son parti l’Union des droites pour la République (UDR), a creusé un écart de 13 points sur Christian Estrosi, selon les résultats officiels relayés par Franceinfo. Le maire sortant, réélu sans interruption depuis 2008, a lancé un appel au « front républicain », courtisant ouvertement la gauche et les électeurs communautaires pour tenter de combler le retard.

Cette stratégie a heurté le siège des Républicains. « Estrosi drague ouvertement la gauche et le vote communautaire. Il a dépassé les bornes », a déclaré l’entourage de Retailleau à Franceinfo. Le patron des LR considère avoir rempli son contrat en soutenant l’accord national avec Horizons au premier tour, sans aller au-delà.

Ciotti, de son côté, a mené une campagne locale en restant discret sur ses liens nationaux avec le RN. « Il a été intelligent, il a fait une campagne locale sans mettre trop en avant ses liens avec le RN », a reconnu un membre de la direction LR auprès de Franceinfo.

En juin 2024, le même Ciotti avait été évincé de la présidence des Républicains pour avoir conclu une alliance avec le RN aux législatives. Dix-huit mois plus tard, c’est le président de son ancien parti qui refuse de le combattre.

Barnier et Retailleau dos à dos

La fracture ne se limite pas à Nice. Elle traverse Les Républicains de part en part. D’un côté, Michel Barnier soutient Estrosi publiquement. Julien Dive, député LR de l’Aisne, déplore le « manque de clarté » de son président. Dominique Estrosi-Sassone, sénatrice et ancienne épouse du maire de Nice, ironise sur X : « Je mets cela sur le compte d’un moment d’égarement à quelques jours du deuxième tour. »

De l’autre, le siège du parti assume la position de Retailleau. « On ne peut pas être complètement en décalage avec notre électorat », argue une source interne citée par Franceinfo. Une sénatrice LR complète : « Demandez aux sympathisants LR niçois, tout le monde préfère soutenir Ciotti plutôt qu’Estrosi qui se fourvoie avec le macronisme. »

Le président du parti a publié un message sur X dans la soirée pour « désapprouver le rapprochement d’Eric Ciotti avec le Rassemblement national ». Un proche de Laurent Wauquiez a qualifié cette mise au point de « pitoyable » et « incompréhensible » auprès du service politique de France Télévisions.

L’UDR et le RN lisent la faille comme une porte ouverte

Ciotti a réagi immédiatement sur X en « remerciant Bruno Retailleau d’avoir condamné la campagne délétère de Christian Estrosi et de retirer son soutien au candidat macroniste ».

Guilhem Carayon, vice-président de l’UDR, a été plus explicite auprès de Franceinfo : « Pour nous, c’est un pas de plus vers une union avec nous pour l’année prochaine et la présidentielle plutôt que vers une alliance avec le bloc central. » Il ajoute : « Retailleau pense comme nous à 95 %. Il ne veut pas s’associer à ce cirque d’un barrage contre l’extrême droite. »

Dimanche soir, dès 20 heures, Jordan Bardella avait tendu la main « à des listes de droite sincères » pour des fusions au second tour, comme le rapporte Franceinfo. Le président du RN multiplie les alliances locales avec la droite traditionnelle, ville par ville, fusion après fusion.

Marine Le Pen freine de son côté

Marine Le Pen, en déplacement dans le Pas-de-Calais mercredi pour soutenir trois candidats RN, a mis en garde contre les « mauvaises surprises » que pourrait réserver cette ouverture à droite de Bardella, selon un reportage du Monde signé Corentin Lesueur. Le Rassemblement national bâti par les Le Pen repose sur le « ni droite ni gauche ». Chaque alliance locale avec la droite classique déplace le curseur du parti et modifie la composition de son électorat.

Le même reportage décrit une scène révélatrice : sur un bateau de plaisance à Courcelles-lès-Lens, une sympathisante a prévenu Le Pen qu’elle ne voterait pas pour le RN en 2027 si le parti était représenté par la députée plutôt que par Bardella, « parce qu’il faut laisser la place aux jeunes ». « Macron il était jeune et il a quand même fait vraiment quelque chose d’épouvantable », a rétorqué Marine Le Pen.

Marseille, le contre-exemple qui ne clarifie rien

L’entourage de Retailleau avance l’exemple de Marseille pour démentir toute stratégie coordonnée. Dans la cité phocéenne, Martine Vassal, candidate LR alliée à Renaissance, refuse de se retirer au profit du RN, comme le rapporte Franceinfo. Son maintien devrait favoriser la réélection du socialiste Benoît Payan.

Cet exemple montre que la direction des Républicains ne suit pas de ligne uniforme. À Nice, Retailleau laisse le passage au RN. À Marseille, la candidate locale lui barre la route. Chaque fédération tranche selon sa propre logique, sans arbitrage national clair.

La présidentielle de 2027 en toile de fond

Horizons, le parti d’Édouard Philippe, a adressé un communiqué aux Républicains pour dénoncer une « équidistance inacceptable entre les deux candidats » et demander des « clarifications non seulement à Nice, mais aussi nationalement ».

Au premier tour de la présidentielle de 2022, la candidate LR Valérie Pécresse avait obtenu 4,8 % des voix, contre 20 % pour François Fillon en 2017 et 27 % pour Nicolas Sarkozy en 2012. L’érosion continue du score présidentiel de la droite rend la question de l’alliance avec le RN de plus en plus difficile à éluder.

Dimanche 22 mars, les Niçois éliront un maire. Les états-majors de tous les partis scruteront un chiffre : le nombre d’électeurs de droite qui auront voté sous la bannière du RN. Ce résultat pèsera dans un débat que la direction des Républicains tente encore d’ajourner, celui de l’alliance ou de l’indépendance face au Rassemblement national, à quinze mois de la présidentielle.