1,97 million de bébés nés trop tôt en une seule année. 74 000 qui n’ont pas survécu. Le responsable présumé ne se cache pas dans un laboratoire clandestin, mais dans les rideaux de douche, les cosmétiques et les emballages alimentaires de la plupart des foyers de la planète.
Une étude publiée le 31 mars dans la revue eClinical Medicine, éditée par le groupe Lancet, vient de chiffrer pour la première fois l’impact mondial d’un seul additif plastique sur les naissances prématurées. Les résultats glacent.
Le plastifiant que personne ne connaît par son nom
Le DEHP (di-2-éthylhexylphtalate) appartient à la famille des phtalates, des substances chimiques ajoutées au PVC pour le rendre souple. Sans eux, les tuyaux d’arrosage seraient rigides, les revêtements de sol casseraient sous les pieds et les films alimentaires ne colleraient à rien.
Le problème : le PVC se décompose en microplastiques qui migrent dans l’alimentation, l’air intérieur et la poussière domestique. Les phtalates se libèrent, pénètrent dans l’organisme et s’accumulent dans le foie, les poumons, le placenta et, chez les femmes enceintes, le liquide amniotique. Des analyses d’urine prénatale, de sang de cordon et de liquide amniotique ont confirmé la présence de ces molécules chez la quasi-totalité des sujets testés, selon l’étude.
L’Union européenne classe le DEHP comme cancérigène, mutagène et toxique pour la reproduction. Le règlement REACH interdit son usage dans les jouets et les articles de puériculture que les enfants portent à la bouche. Il est banni des cosmétiques. Pourtant, il reste massivement présent dans des dizaines de produits du quotidien : détergents, parfums, répulsifs anti-insectes, couches-culottes, rideaux de douche, revêtements de sol souples.
8 % des naissances prématurées mondiales liées à un seul produit chimique
Trois chercheurs de la NYU Grossman School of Medicine, menés par le professeur Leonardo Trasande, pédiatre et spécialiste des perturbateurs endocriniens, ont croisé des données d’exposition au DEHP issues d’enquêtes nationales aux États-Unis, en Europe et au Canada avec les chiffres mondiaux de prématurité dans 200 pays et territoires.
Leur conclusion : en 2018, l’exposition au DEHP aurait contribué à 1,97 million de naissances prématurées dans le monde, soit plus de 8 % du total mondial. 74 000 nouveau-nés seraient décédés en lien avec cette exposition. L’étude estime aussi à 1,22 million le nombre d’années vécues avec un handicap (troubles de l’apprentissage, déficiences visuelles et auditives, retards de développement) directement imputables à ces naissances précoces.
La prématurité, définie par l’Organisation mondiale de la santé comme une naissance avant 37 semaines de gestation, constitue la première cause de mortalité chez les enfants de moins de 5 ans dans le monde.
Le Moyen-Orient et l’Afrique paient le prix le plus lourd
Tous les pays ne sont pas touchés de la même façon. Le Moyen-Orient et l’Asie du Sud, où l’industrie du plastique connaît une croissance rapide et où les volumes de déchets plastiques explosent, concentrent 54 % des problèmes de santé liés à la prématurité attribuée au DEHP.
L’Afrique représente 26 % des cas, avec un taux de mortalité disproportionné. Les chercheurs expliquent cette surmortalité par le manque de soins néonatals intensifs sur le continent : un prématuré né à Lagos ou à Kinshasa a beaucoup moins de chances de survie qu’un prématuré né à Paris ou à New York.
Sara Hyman, chercheuse associée à la NYU et co-autrice de l’étude, insiste sur l’urgence de « réduire l’exposition au DEHP, en particulier dans les régions les plus vulnérables, pour aider à prévenir les naissances précoces et les problèmes de santé qui en découlent ».
Le substitut du DEHP n’est pas mieux
Face aux restrictions croissantes sur le DEHP, l’industrie s’est tournée vers un remplaçant : le DiNP (phtalate de diisononyle). Moins étudié, moins réglementé, il est présenté comme une alternative plus sûre.
Les chercheurs de la NYU ont appliqué la même méthode d’analyse au DiNP. Résultat : ce substitut serait responsable de 1,88 million de naissances prématurées dans le monde. Presque autant que le produit qu’il remplace.
« Notre analyse montre clairement que réglementer les phtalates un par un et les remplacer par des substituts mal connus a peu de chances de résoudre le problème », conclut le professeur Trasande. « Nous jouons à un dangereux jeu de tape-taupe avec des produits chimiques dangereux. »
13 phtalates interdits en Europe, des dizaines encore en circulation
En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a poussé pour élargir la liste des phtalates classés toxiques pour la reproduction et perturbateurs endocriniens. Treize phtalates à chaîne moyenne sont déjà interdits ou restreints dans le cadre du règlement européen REACH.
Le problème réside dans l’approche réglementaire elle-même. Les autorités traitent les phtalates individuellement. Quand l’un est interdit, un cousin chimique prend sa place, souvent avec des effets comparables mais moins documentés. L’ANSES plaide depuis plusieurs années pour une approche par classe entière de substances, qui interdirait tous les phtalates présentant des propriétés similaires d’un seul coup.
Les auteurs de l’étude reconnaissent que leurs estimations comportent une marge d’incertitude. L’impact réel du DEHP pourrait être « jusqu’à quatre fois inférieur à l’estimation principale, ou légèrement supérieur ». Mais ils soulignent que « même les estimations les plus conservatrices indiquent un grave fardeau sanitaire mondial ».
Ce que vous pouvez faire (et ce qui ne dépend pas de vous)
Quelques gestes simples réduisent l’exposition individuelle : éviter de chauffer des aliments dans des contenants en plastique souple, préférer le verre ou l’inox pour le stockage alimentaire, aérer régulièrement les pièces pour limiter la poussière chargée en microplastiques, vérifier la composition des cosmétiques et produits ménagers.
Reste que le vrai levier est politique. Un traité mondial sur la pollution plastique est en négociation sous l’égide des Nations unies depuis 2022. La prochaine session se tient en juin 2026. Les phtalates figurent parmi les substances que plusieurs États veulent voir incluses dans le texte final. Les industriels du plastique, eux, plaident pour des engagements volontaires plutôt que des interdictions contraignantes.
En attendant, 5 millions de bébés naissent chaque jour. Et l’immense majorité de leurs mères vit dans un environnement saturé de phtalates.