27 kg sur la balance, un taux de nicotine calibré pour accrocher en trois prises, et un emballage pastel pensé pour les stories Instagram. Les sachets de nicotine, alias nicopods, ne ressemblent pas à des cigarettes. C’est précisément ce qui les rendait redoutables. Depuis le 1er avril, la France interdit leur vente, leur distribution et leur consommation sur tout le territoire.

Ce que la loi interdit concrètement

Le texte ne vise pas seulement les petits sachets blancs que les lycéens se glissaient sous la lèvre entre deux cours. La prohibition couvre l’ensemble des produits oraux contenant de la nicotine de synthèse : sachets, billes, gommes, pastilles et liquides. Seuls les substituts nicotiniques autorisés par l’ANSM (patchs, gommes pharmaceutiques) restent en vente libre en pharmacie.

Marion Catellin, directrice du collectif Contre-Feu (ex-Alliance contre le tabac), a salué la mesure sur Franceinfo. Les sanctions prévues s’alignent sur celles du Code de la santé publique en matière de produits du tabac : jusqu’à 150 000 euros d’amende pour un commerçant qui écoulerait son stock, et une contravention pour le consommateur pris sur le fait.

Pourquoi les ados en raffolaient

La trajectoire des nicopods en France suit un schéma devenu classique. Le produit débarque des pays nordiques vers 2020, d’abord vendu en ligne. TikTok s’en empare : des vidéos de « unboxing » et de défis accumulent des millions de vues. Les parfums mangue, menthe glaciale ou bubble-gum achèvent de gommer toute ressemblance avec un produit dangereux. En septembre 2024, l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) estimait que 5 % des 15-17 ans en avaient consommé au moins une fois.

Le problème : chaque sachet délivre entre 4 et 20 milligrammes de nicotine, absorbés directement par la muqueuse buccale. L’effet est plus rapide qu’avec une cigarette et la dépendance s’installe en quelques semaines. Des travaux publiés dans la revue Addiction en 2023 montraient que 40 % des jeunes utilisateurs de nicopods n’avaient jamais fumé auparavant. Loin de servir de porte de sortie du tabac, le produit devenait une porte d’entrée vers la nicotine.

68 000 morts par an, et la France qui recule

Les chiffres de Santé publique France posent le décor. Le tabac tue encore 68 000 personnes prématurément chaque année dans le pays, soit 11 % de la mortalité totale. C’est la première cause de décès évitable. En dix ans, grâce aux hausses de prix, au paquet neutre et aux campagnes « Mois sans tabac », le nombre de fumeurs quotidiens chez les 18-75 ans a reculé de quatre millions.

Mais cette baisse ralentit. Et l’émergence de produits comme les nicopods menaçait de recruter une nouvelle génération de dépendants. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que le tabac et ses dérivés tuent plus de sept millions de personnes par an dans le monde, dont 1,6 million de non-fumeurs exposés au tabagisme passif. Toute forme de nicotine, insiste l’agence onusienne, crée une dépendance et favorise à terme le passage à d’autres produits.

Le paradoxe suédois

La Suède voit les choses autrement. C’est le pays européen où l’on fume le moins : à peine 5,6 % de fumeurs quotidiens chez les adultes, contre environ 24 % en France. Stockholm attribue ce résultat au snus, un tabac oral humide utilisé depuis des siècles en Scandinavie, et à ses cousins modernes, les nicopods.

Le raisonnement suédois repose sur le principe de réduction des risques : puisque c’est la combustion du tabac qui provoque l’essentiel des cancers et des maladies cardiovasculaires, un produit sans combustion serait mécaniquement moins nocif. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), rattaché à l’OMS, classe pourtant le tabac oral comme cancérogène pour l’humain (groupe 1), avec un lien établi avec les cancers de la cavité buccale et du pancréas.

L’Union européenne a tranché en interdisant la vente de snus dans tous ses États membres, sauf en Suède qui bénéficie d’une dérogation obtenue lors de son adhésion en 1995. Les nicopods, eux, contenaient de la nicotine de synthèse et non du tabac. Ils échappaient donc au cadre réglementaire européen, ce qui explique leur prolifération dans un vide juridique pendant plusieurs années.

La France, pionnière ou isolée ?

Avec cette interdiction totale, Paris va plus loin que Bruxelles. La Belgique et les Pays-Bas ont choisi de taxer et d’encadrer les nicopods plutôt que de les prohiber. L’Allemagne les vend librement. Le Royaume-Uni, après le Brexit, mise sur la réduction des risques et autorise les sachets sous réserve d’un plafond de nicotine.

Les fabricants, parmi lesquels le géant suédois Swedish Match (racheté par Philip Morris International en 2022 pour 16 milliards de dollars), dénoncent une mesure contre-productive. Leur argument : interdire les nicopods revient à renvoyer les consommateurs vers la cigarette classique, qui tue incomparablement plus. Philip Morris International a investi plus de neuf milliards de dollars dans les alternatives au tabac brûlé depuis 2015, selon ses rapports annuels.

Les associations anti-tabac rétorquent que le discours de « réduction des risques » sert avant tout à maintenir un vivier de consommateurs dépendants. L’OFDT relève que dans les pays où les alternatives sont largement disponibles, la baisse du tabagisme ralentit chez les plus jeunes, signe que ces produits créent une nouvelle demande plutôt que de cannibaliser l’ancienne.

Ce qui attend les contrevenants

Sur le terrain, l’application promet d’être compliquée. Les nicopods se commandent encore en quelques clics depuis des sites basés en Suède, en Pologne ou au Royaume-Uni. Les douanes françaises ont saisi 2,3 millions de sachets en 2025, trois fois plus que l’année précédente, selon un rapport de la Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI). Les buralistes, eux, avaient pour la plupart cessé de les vendre depuis que les tribunaux administratifs avaient commencé à sanctionner la distribution dès fin 2024.

La prochaine étape législative est déjà sur la table : un projet de directive européenne sur les « nouveaux produits à base de nicotine », attendu au second semestre 2026, devra trancher le débat à l’échelle des Vingt-Sept. D’ici là, les 68 000 morts annuels du tabac en France continueront de rappeler que le vrai ennemi n’a pas changé de forme depuis un siècle.