72 entités retirées d’une liste de sanctions en quelques semaines. Un oligarque russe dont la sœur est radiée sept mois après un coup de fil. Et un ministre des Affaires étrangères qui, au téléphone avec Moscou, lâche : « Je suis toujours à votre disposition. » Péter Szijjártó, chef de la diplomatie hongroise, ne négociait pas pour Budapest. Il travaillait pour le Kremlin.

C’est le cœur de l’enquête publiée mardi 31 mars par un consortium de médias d’investigation, dont VSquare, The Insider, FRONTSTORY, Delfi Estonia et le Centre d’investigation Ján Kuciak. Des enregistrements audio, vérifiés par des experts indépendants et des sources du renseignement de plusieurs pays, documentent des conversations entre Szijjártó et le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, ainsi qu’avec le vice-ministre russe de l’Énergie Pavel Sorokine.

Lavrov appelle, Szijjártó exécute

La scène date du 30 août 2024. Szijjártó rentre de Saint-Pétersbourg. À peine posé à Budapest, son téléphone sonne. Lavrov veut un service : l’oligarque Alicher Ousmanov, fortune estimée à 14,6 milliards de dollars selon Forbes, souhaite que sa sœur Gulbahor Ismaïlova soit retirée de la liste noire européenne. Szijjártó promet de s’en occuper, avec l’aide de la Slovaquie. « Nous allons soumettre la proposition la semaine prochaine (…) et nous ferons de notre mieux pour la faire rayer », répond-il en anglais dans l’enregistrement.

Sept mois plus tard, en mars 2025, Ismaïlova est effectivement retirée des listes de sanctions de l’UE. Elle n’est pas la seule : l’homme d’affaires russe Viatcheslav Moshé Kantor et le ministre russe des Sports Mikhaïl Degtiariov disparaissent aussi des registres dans la même fournée, selon RFE/RL.

72 noms rayés, et le Kremlin fournit les arguments

Le dossier va bien au-delà d’un simple coup de pouce à un oligarque. Dans un autre appel, daté de l’été 2025 et adressé à Pavel Sorokine, Szijjártó se vante d’avoir fait retirer 72 entités russes du 18e paquet de sanctions européen, alors en cours de négociation. « J’en ai déjà enlevé 72 de la liste, mais il y en avait 128. J’essaie de continuer, mais je dois dire que c’est dans l’intérêt de la Hongrie », déclare-t-il.

La phrase suivante est encore plus accablante. Szijjártó demande à Sorokine de lui fournir des éléments prouvant que ces sanctions nuisent à la Hongrie, pour habiller ses blocages d’un vernis de légitimité nationale. « Si vos équipes peuvent m’aider à identifier les effets directs et négatifs sur la Hongrie, je vous en serais très reconnaissant, parce que ça me donnerait une tout autre marge de manœuvre. » Un ministre de l’UE qui demande à Moscou de lui écrire ses notes de plaidoyer : la scène résume à elle seule l’ampleur de la compromission.

Un informateur en temps réel au cœur de Bruxelles

Les enregistrements révèlent aussi que Szijjártó rapportait directement le contenu de réunions confidentielles de l’UE à Lavrov. Dans le même appel du 30 août 2024, il raconte une discussion du Conseil des Affaires étrangères de la veille, citant nommément le ministre lituanien Gabrielius Landsbergis et ses arguments sur le financement indirect de la guerre russe par les achats de gaz hongrois et slovaques.

Contacté par les journalistes, Landsbergis a confirmé que cette conversation avait bien eu lieu. Sa réaction ne s’est pas fait attendre : « Il semble que tout ce temps, Poutine avait, et a toujours, une taupe dans toutes les réunions officielles européennes et de l’OTAN. » Le ministre lituanien pousse la comparaison jusqu’à Kim Philby, l’espion soviétique infiltré au sommet du renseignement britannique pendant la Guerre froide. « Péter Szijjártó joue ce rôle avec enthousiasme. »

Un haut responsable du renseignement européen, cité anonymement par l’OCCRP, abonde : « Si vous enlevez les noms et montrez ces conversations à n’importe quel officier traitant, il jurera qu’il s’agit de la transcription d’un officier de renseignement travaillant son agent. »

La flotte fantôme, les banques, le pétrole : un sabotage méthodique

Szijjártó ne s’est pas contenté de rayer des noms. Il a tenté de protéger la « flotte fantôme » russe, ces pétroliers naviguant sous faux pavillon pour contourner les sanctions occidentales sur l’énergie. Il a proposé de retirer des banques russes de la liste. Il s’est battu pour une société basée à Dubaï, 2Rivers (ex-Coral Energy), identifiée par l’UE comme un maillon clé du réseau de revente clandestine du pétrole de Rosneft. Sur ce dernier cas, Bruxelles lui a refusé l’accès aux documents, faute d’intérêt hongrois identifiable.

Avant de raccrocher, le 30 août 2024, Szijjártó complimentait le nouveau siège de Gazprom à Saint-Pétersbourg, visité quelques heures plus tôt. Il y avait ajouté cette formule de politesse qui prend désormais une tout autre dimension : « Je suis toujours à votre disposition. »

À 12 jours d’une élection qui peut tout changer

La publication tombe à un moment critique. La Hongrie vote le 12 avril pour des législatives que Viktor Orbán, au pouvoir depuis 16 ans, pourrait perdre pour la première fois. Le parti d’opposition Tisza, mené par Péter Magyar, devance le Fidesz dans la plupart des sondages indépendants.

Et Moscou ne reste pas les bras croisés. Selon VSquare, le Kremlin a dépêché Sergueï Kirienko, adjoint du chef de cabinet de Poutine et architecte des opérations d’ingérence électorale en Moldavie, pour soutenir discrètement la campagne d’Orbán.

Szijjártó n’a pas nié l’existence des appels. Sur Facebook, il a qualifié les écoutes de « scandale énorme », accusant des « services secrets étrangers » d’avoir intercepté ses communications et de les publier à 12 jours du scrutin. Ni Lavrov ni le gouvernement russe n’ont commenté. L’avocat allemand d’Ousmanov a qualifié les sanctions contre son client et sa famille d’« injustifiées ».

Le Parlement européen doit examiner en avril un rapport sur l’intégrité du processus de sanctions. Si les conversations de Szijjártó y figurent, la question d’exclure Budapest de certaines réunions confidentielles passera du stade de provocation diplomatique à celui de mesure de sécurité.