Six militaires français touchés par des éclats de drone, un soir de mars, dans une base qu’ils partageaient avec des Peshmergas kurdes. Ils n’étaient pas venus pour combattre l’Iran. Leur mission : former des partenaires irakiens à la lutte antiterroriste. Le conflit les a rattrapés quand même.
Une base de coalition sous le feu
L’attaque s’est produite jeudi 12 mars au soir dans le secteur de Makhmour, près d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien. Selon l’état-major des armées françaises, les six soldats participaient à « des actions de formation à la lutte contre le terrorisme auprès de partenaires irakiens ». Leur prise en charge médicale a été « immédiate vers le centre médical le plus proche », a précisé la même source. Aucun décès n’a été signalé côté français.
La base visée, contrôlée par les Américains, accueille régulièrement des forces de plusieurs pays de la coalition. D’après Reuters, l’attaque a également blessé des soldats américains. Le brigadier britannique Guy Foden a confirmé que la base d’Erbil et une autre à Bagdad avaient été frappées « à plusieurs reprises » dans la nuit de mercredi à jeudi. Les troupes britanniques présentes sur place ont abattu deux drones, selon le secrétaire à la Défense John Healey, mais d’autres engins ont percuté le camp.
Des formateurs pris dans une guerre qui n’est pas la leur
La France maintient une présence militaire en Irak dans le cadre de la coalition internationale contre le terrorisme, héritée de la lutte contre Daech. Ces soldats ne sont pas déployés pour intervenir dans le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, déclenché le 28 février par des frappes israélo-américaines sur le territoire iranien. Mais la distinction entre « mission de formation » et « zone de combat » s’est effondrée en treize jours.
Depuis le début des hostilités, l’Iran et ses alliés frappent les bases de la coalition en Irak en représailles. Erbil, Bagdad, Al-Asad : aucune installation n’est épargnée. L’armée américaine a déjà perdu quatre avions depuis le 28 février, dont trois chasseurs F-15 abattus par un tir ami accidentel du Koweït, et un avion ravitailleur KC-135 qui s’est écrasé jeudi soir dans l’ouest de l’Irak, sans que des tirs hostiles soient en cause selon le commandement central américain.
L’Italie évacue, le Royaume-Uni riposte
Face à la dégradation de la situation, l’Italie a annoncé retirer temporairement tout son personnel d’une base militaire à Erbil, achevant une évacuation déjà en cours. Rome a choisi la prudence. Le Royaume-Uni, lui, a opté pour le combat : ses troupes défendent activement le camp d’Erbil et patrouillent au-dessus de la Jordanie, des Émirats arabes unis et du Qatar. La RAF a accumulé plus de 300 heures de vol en treize jours, selon Healey.
Le lieutenant-général britannique Nick Perry a signalé des indices « définitifs » d’un lien entre la Russie et l’Iran dans la façon dont les drones d’attaque sont utilisés. « Personne ne sera surpris d’apprendre que la main cachée de Poutine se trouve derrière certaines tactiques iraniennes », a déclaré Healey. Pour Londres, le président russe est le « seul dirigeant mondial » qui profite de cette guerre, grâce à l’envolée des cours du pétrole qui finance sa campagne en Ukraine.
Un Moyen-Orient en combustion sur tous les fronts
La blessure des six Français s’inscrit dans une escalade qui touche désormais toute la région. Jeudi, des explosions ont frappé un réservoir d’hydrocarbures à Bahreïn, un champ pétrolier en Arabie saoudite, un aéroport au Koweït et un port à Oman. Seize navires ont été attaqués depuis le début du conflit, selon l’agence maritime britannique. Au Liban, l’armée israélienne a bombardé le centre de Beyrouth pour la quatrième fois, visant des postes de commandement du Hezbollah.
Le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, a ajouté de l’huile sur le feu dans sa première déclaration publique, lue par une journaliste de la télévision d’État. Il a appelé à maintenir le détroit d’Ormuz fermé et exhorté les pays de la région à expulser les bases américaines de leur sol. La production pétrolière du Golfe a chuté d’au moins 10 millions de barils par jour, « la plus importante perturbation de l’offre de toute l’histoire du marché pétrolier mondial », selon l’Agence internationale de l’énergie. Le baril de Brent a clôturé à 100,46 dollars, un seuil qu’il n’avait plus atteint depuis août 2022.
3,2 millions de déplacés, 6 000 cibles frappées
Les chiffres du conflit donnent le vertige. L’armée américaine a frappé environ 6 000 cibles en Iran depuis le 28 février, selon le Centcom. Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés dénombre 3,2 millions d’Iraniens déplacés à l’intérieur du pays. Benyamin Netanyahou, lors de sa première conférence de presse depuis le début de l’offensive, a déclaré qu’Israël était « en train d’écraser l’Iran et le Hezbollah » et souhaité que les Iraniens « fassent tomber le régime ».
Donald Trump, de son côté, a jugé que « tout se passe très bien » et qualifié l’Iran de « nation de terreur et de haine ». Des propos qui contrastent avec les signaux contradictoires qu’il envoie depuis treize jours sur l’avancée réelle du conflit.
La France face à un choix
Paris n’a pas encore réagi officiellement aux blessures de ses soldats, au-delà du communiqué de l’état-major. La question se pose désormais crûment : maintenir des formateurs dans des bases régulièrement bombardées, ou les rapatrier comme le fait l’Italie ? La France compte environ 600 militaires en Irak et en Syrie dans le cadre de l’opération Chammal, selon les derniers chiffres du ministère des Armées. Leur présence, justifiée par la lutte contre les résidus de Daech, n’avait jamais été pensée pour résister à des salves de drones étatiques.
Le prochain Conseil de défense, dont la date n’a pas été communiquée, devrait aborder la question. Le 14 mars, le Parlement européen examine un texte sur le renforcement de la défense commune dans le cadre du programme SAFE, doté de 150 milliards d’euros. La Pologne vient d’y opposer son veto. Entre les drones iraniens et les blocages européens, la marge de manoeuvre de Paris se réduit de jour en jour.