Un soldat en treillis, un téléphone braqué vers le terrain, et tout un pays qui crie à la conspiration. À la veille du match le plus important du football italien depuis une décennie, l’affaire d’espionnage de Butmir vient s’ajouter à une série de provocations qui transforment un simple barrage sportif en psychodrame international.
Le soldat de Butmir, espion ou simple curieux ?
Lundi 30 mars, lors de la dernière séance d’entraînement à huis clos de la sélection bosnienne à Butmir, un homme en tenue militaire a été repéré près de la clôture du centre d’entraînement, téléphone en main. Le média bosnien SportSport.ba a identifié l’individu comme un soldat italien membre de l’EUFOR, la force de maintien de la paix de l’Union européenne stationnée en Bosnie-Herzégovine dans le cadre de la mission Althea.
La scène a été rapidement repérée par l’encadrement de l’équipe et le service de sécurité, qui sont intervenus pour faire cesser l’enregistrement, rapporte Sudinfo. La fédération bosnienne de football aurait adressé une plainte officielle à la mission EUFOR. En Bosnie, la presse locale n’a pas hésité à suggérer que les images auraient pu être destinées à Gennaro Gattuso, le sélectionneur italien.
Le ministère italien de la Défense a livré une version bien différente, selon Goal.com. L’homme serait un militaire en poste à la base de Butmir, située à proximité immédiate du terrain de football, qui aurait simplement voulu assister à l’entraînement sans aucun lien avec le staff de la Nazionale. L’EUFOR compte environ 1 100 soldats sur place, dont un contingent italien significatif, ce qui rend la présence d’un militaire dans ce périmètre moins insolite qu’il n’y paraît.
Avant l’espion, le chambrage qui a mis le feu aux poudres
L’affaire du soldat ne tombe pas dans un vide. Quatre jours plus tôt, jeudi 27 mars, une séquence diffusée par la Rai italienne avait déjà mis le feu aux poudres. Plusieurs joueurs italiens, dont le gardien Guglielmo Vicario et le défenseur Federico Dimarco, ont été filmés en train de suivre sur leurs téléphones la fin du match Pays de Galles-Bosnie. Au moment du tir au but victorieux de Kerim Alajbegovic qui qualifiait les Bosniens, les deux Azzurri ont serré les poings en signe de victoire, rappelle La Dépêche.
Le message était limpide : ils préféraient affronter la Bosnie plutôt que le Pays de Galles. La Gazzetta dello Sport a immédiatement mis en garde contre cette attitude, soulignant que les Italiens semblaient considérer les Bosniens « comme des adversaires plus abordables que les Gallois ». Le Corriere dello Sport s’est montré encore plus direct, avertissant que « la légèreté des Azzurri pourrait bien motiver davantage leurs adversaires ».
Côté bosnien, la réponse n’a pas tardé. Le compte officiel Bosnian Football a publié la vidéo sur les réseaux sociaux avec ce commentaire cinglant : « Regardez ce manque de respect et cette arrogance. Ils fêtaient notre victoire aux tirs au but. On ne va pas s’en plaindre à Zenica ! » Dimarco a tenté d’éteindre l’incendie en assurant n’avoir « manqué de respect à personne », mais le capitaine Edin Dzeko avait déjà lancé un avertissement glacial : « L’Italie peut beaucoup souffrir contre nous. »
Douze ans sans Mondial : le traumatisme italien
Derrière les polémiques se cache un enjeu sportif colossal. L’Italie, quadruple championne du monde, n’a plus disputé la compétition depuis le Brésil en 2014. Douze ans d’absence pour l’une des plus grandes nations du football, un gouffre que seuls les plus anciens tifosi peuvent comparer à quelque chose de vécu.
La malédiction des barrages hante la Nazionale. En novembre 2017, c’est la Suède qui l’avait sortie (0-1, 0-0) pour le Mondial russe. En mars 2022, la Macédoine du Nord avait infligé un 0-1 à Palerme qui résonne encore comme l’une des plus grandes humiliations de l’histoire du football italien, selon Le Monde. Les deux fois, l’Italie jouait à domicile. Les deux fois, la défaite est venue d’un adversaire considéré comme inférieur sur le papier.
Gattuso, champion du monde 2006 devenu sélectionneur en juin 2025 après une déroute 3-0 à Oslo en ouverture des éliminatoires, porte sur ses épaules le poids de cette double déception. Sa victoire 2-0 contre l’Irlande du Nord jeudi à Bergame n’a convaincu personne : la Nazionale a peiné face à l’un des plus modestes adversaires de la zone européenne, relève Radio-Canada.
Zenica, la fournaise à 9 000 places
Le décor du match de mardi soir ajoute une couche de complexité. Le stade Bilino Polje de Zenica, dont la capacité normale atteint 14 000 places, sera limité à environ 9 000 spectateurs. La FIFA a sanctionné la fédération bosnienne après des incidents lors du match de qualification contre la Roumanie en novembre dernier : « discrimination, racisme, perturbation de l’hymne national et manque d’ordre et de discipline », rapporte L’Équipe. Réduction de 20 % de la jauge et amende de 60 000 francs suisses.
Les supporters italiens ne disposeront que de 500 billets. Mais la jauge réduite ne signifie pas un stade calme, bien au contraire. Des habitants dont les appartements donnent directement sur le terrain louent déjà leurs balcons et terrasses aux supporters locaux, selon Calciomio. L’ancien international bosnien Miralem Pjanić, passé par la Roma et la Juventus, a prévenu : « Quand tu es là-dedans, tu as l’impression qu’il y a 25 000 ou 30 000 personnes. Les équipes adverses se sentiront mal à l’aise et intimidées. »
La météo s’en mêle : la neige est tombée sur Zenica ces derniers jours, et de la pluie est annoncée pour le coup d’envoi à 20h45. Gattuso a d’ailleurs repoussé le départ de son équipe de 24 heures pour s’entraîner une dernière fois sous le soleil de Coverciano, près de Florence, avant de rejoindre la Bosnie lundi en fin d’après-midi.
Dzeko, 40 ans et tout un pays derrière lui
Face à cette Italie minée par la pression, la Bosnie s’appuie sur son capitaine inoxydable. À 40 ans, Edin Dzeko totalise 73 buts en 147 sélections et vise une deuxième participation au Mondial après celle de 2014. Pour cette jeune nation footballistique, classée 66e au ranking FIFA, une qualification représenterait un exploit sportif comparable à sa première participation au Brésil il y a douze ans, rapporte Radio-Canada.
Les Bosniens peuvent compter sur un avantage psychologique construit par les Italiens eux-mêmes. Le chambrage de Dimarco et Vicario, l’affaire du soldat de Butmir, tout cela alimente une narrative de David contre Goliath que le sélectionneur bosnien Sergej Barbarez exploite méthodiquement pour souder son groupe.
Gattuso, de son côté, pourrait lancer le jeune Francesco Pio Esposito (20 ans, Inter Milan) à la place de Mateo Retegui, décevant contre l’Irlande du Nord. « C’est un gamin spécial, en avance sur le plan mental et qui est toujours à 100 % », a déclaré Dimarco à propos de son coéquipier en club. Mais aucun choix tactique ne pourra effacer le contexte explosif dans lequel cette rencontre va se dérouler.
Le gagnant de cette finale des barrages européens affrontera le Canada à Toronto le 12 juin pour son entrée dans le Mondial 2026. Pour l’Italie, c’est aussi simple que brutal : perdre signifierait un troisième Mondial manqué consécutif, un record indigne de son palmarès.