« Le bonheur d’un père ou d’une mère ne devrait pas passer avant celui d’une fille. » Noelia Castillo avait 25 ans. Paraplégique depuis trois ans et demi, elle a reçu une injection létale ce jeudi 26 mars à Barcelone. Son père avait remué ciel et terre pour l’en empêcher, saisissant cinq juridictions successives en moins de vingt mois. La Cour européenne des droits de l’homme a rejeté son ultime recours le 10 mars. Seize jours plus tard, Noelia est partie.
C’est le premier cas d’euthanasie contesté devant un tribunal en Espagne depuis l’entrée en vigueur de la loi en 2021. Et le premier à remonter jusqu’à Strasbourg. L’affaire soulève une question qu’aucun texte n’avait encore tranchée aussi clairement : un proche peut-il s’opposer à la volonté d’un patient majeur jugé apte par les médecins ?
D’une tentative de suicide à une demande d’euthanasie
Le 4 octobre 2022, Noelia Castillo tente de mettre fin à ses jours après avoir subi des agressions sexuelles répétées. Elle survit, mais reste paraplégique, clouée à un fauteuil roulant. Lors d’une interview diffusée sur Antena 3 le 24 mars, elle raconte s’être toujours « sentie seule » et n’avoir « jamais eu de doutes » sur sa volonté de mourir.
En avril 2024, elle dépose une demande officielle auprès de la Commission de garantie et d’évaluation de Catalogne (CGAC), un organe indépendant composé de médecins, de juristes et de spécialistes en bioéthique chargé de vérifier la conformité des demandes. La loi espagnole impose un double avis médical, une validation collégiale et un délai de réflexion. Trois mois plus tard, la commission approuve la demande à l’unanimité. L’injection est programmée pour le 2 août 2024.
Cinq juridictions, un seul résultat
La veille de l’intervention, tout bascule. Gerónimo Castillo, le père de Noelia, obtient d’un juge de Barcelone la suspension de la procédure. Il affirme que sa fille souffre de troubles psychiatriques et n’est pas en mesure de prendre une telle décision. Il est représenté par Abogados Cristianos, une association proche des milieux conservateurs catholiques espagnols, connue pour ses actions judiciaires contre l’avortement et le mariage entre personnes de même sexe.
La suspension déclenche un marathon judiciaire de vingt mois. En mars 2025, une magistrate de Barcelone rétablit l’autorisation d’euthanasie et conclut que le père n’a pas qualité pour agir au nom de sa fille adulte. L’association fait appel. Le Tribunal supérieur de justice de Catalogne confirme la décision en septembre 2025. Le père saisit alors le Tribunal suprême, qui rejette le recours le 29 janvier 2026. Abogados Cristianos tente encore un recours devant le Tribunal constitutionnel espagnol : rejet unanime, le 20 février.
En parallèle, l’association dépose deux plaintes pénales. L’une vise deux évaluateurs de la CGAC, accusés d’avoir « simulé un désaccord » pour renforcer les garanties de la procédure, selon la chronologie reconstituée par El País. L’autre cible sept membres de la commission ainsi que l’ancien conseiller à la Santé de Catalogne, Josep María Argimon, pour conflit d’intérêts.
Le dernier recours passe par Strasbourg. Le 10 mars, la Cour européenne des droits de l’homme refuse les mesures d’urgence demandées par le père. C’est le cinquième refus judiciaire. Le 24 mars, Noelia annonce sur Antena 3 la date de l’injection : jeudi 26.
426 euthanasies en 2024, une seule contestée
L’Espagne a légalisé l’euthanasie le 25 mars 2021 par la Ley Orgánica 3/2021, qui reconnaît le droit à une « prestation d’aide à mourir » pour les patients atteints d’une « maladie grave et incurable » ou d’une « souffrance chronique, débilitante et impossible à traiter ». D’après les données du gouvernement espagnol, 426 demandes ont été acceptées en 2024, dernière année disponible.
Dans la quasi-totalité des cas, la procédure se déroule sans opposition extérieure. L’affaire Castillo est une anomalie juridique : c’est la première fois qu’un tiers conteste la décision d’un patient majeur devant un tribunal, rapporte la BBC. Elle a aussi révélé une zone grise de la loi, qui ne précise pas explicitement si un membre de la famille peut engager un recours au nom d’un proche apte.
Six pays européens autorisent aujourd’hui une forme d’aide active à mourir : les Pays-Bas et la Belgique depuis 2002, le Luxembourg depuis 2009, l’Espagne depuis 2021, le Portugal depuis 2023 (après plusieurs veto présidentiels) et l’Autriche, qui a ouvert l’aide au suicide en 2022. La Suisse, souvent citée, n’autorise que le suicide assisté sans intervention médicale directe.
« Je veux juste partir en paix »
Lors de son dernier passage télévisé, Noelia Castillo a livré un témoignage brut. « Personne dans ma famille n’est pour, a-t-elle confié, selon la retranscription publiée par la BBC. Je pars et vous restez avec toute la douleur, mais quid de la souffrance que j’ai endurée toutes ces années ? Je veux juste partir en paix et que la douleur s’arrête. »
Elle a précisé vouloir être seule avec son médecin au moment de l’injection. Sa mère, Yolanda, a indiqué ne pas être d’accord avec la décision mais la « respecter ».
Abogados Cristianos a confirmé le décès de Noelia sur le réseau X jeudi soir, estimant que son cas « met en lumière les graves failles » de la loi espagnole sur l’euthanasie. L’association a indiqué vouloir poursuivre ses actions en justice contre les membres de la commission d’évaluation catalane.
La France observe, hésite, temporise
De l’autre côté des Pyrénées, le débat sur la fin de vie avance au ralenti. Le projet de loi présenté en avril 2024 par le gouvernement, qui prévoyait la création d’une « aide à mourir » encadrée par des conditions strictes, a été interrompu par la dissolution de l’Assemblée nationale en juin de la même année. Les discussions parlementaires ont repris en 2025, mais aucun texte définitif n’a encore été adopté. La France reste l’un des rares pays d’Europe occidentale à limiter le cadre légal aux soins palliatifs et à la sédation profonde et continue, tels que définis par la loi Claeys-Leonetti de 2016.
L’affaire Castillo pourrait nourrir le débat français sur un point précis : la place de la famille dans la décision. La loi espagnole confie le pouvoir au patient et aux médecins. Cinq tribunaux, dont la plus haute cour européenne, ont confirmé que ce pouvoir ne peut pas être délégué, confisqué ou contesté par un proche, même animé par la conviction de protéger son enfant. Noelia Castillo aura attendu 601 jours pour que cette réponse devienne définitive.