Sortie du charbon repoussée, objectif climatique européen remis en question, centrales nucléaires définitivement enterrées : en une semaine, Berlin a dynamité trois piliers de sa politique énergétique. Le chancelier Friedrich Merz a lâché ces trois bombes en rafale, entre un forum à Francfort et une conférence pétrolière au Texas. Le message est limpide : quand les prix du gaz doublent en trois mois, les promesses climatiques passent après les usines.
Le charbon, bouée de sauvetage d’un pays sans plan B
Vendredi 27 mars, devant un parterre d’industriels réunis par la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Merz a prononcé une phrase qui aurait été impensable dans la bouche de sa prédécesseure : « Je ne suis pas prêt à mettre en péril le cœur de notre industrie simplement parce que nous avons opté pour des plans de sortie qui sont devenus irréalistes. » Traduction : la sortie du charbon prévue pour 2038 au plus tard est officieusement suspendue.
L’Allemagne maintient encore environ 6,7 gigawatts de centrales à charbon en réserve, selon les chiffres du groupe Steag rapportés par Politico. Assez pour alimenter sept millions de foyers. Depuis 2020, le pays a mis hors service 33 570 mégawatts de capacité charbon, d’après le décompte de Bloomberg Global Coal Countdown. Cette décennie de fermetures massives avait fait de Berlin un modèle pour les militants du climat. Le conflit au Moyen-Orient vient de transformer ce modèle en vulnérabilité.
Le gaz, nerf d’une guerre que Berlin n’a pas choisie
Pour comprendre le virage de Merz, il faut regarder les courbes. Le prix de référence du gaz européen (TTF néerlandais) est passé de 25 euros le mégawattheure en décembre à 54 euros ce vendredi, selon les données de marché. Le baril de Brent flirte avec les 91 dollars, contre moins de 60 dollars il y a trois mois. L’explication tient en deux mots : détroit d’Ormuz. Plus de 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial transite par ce goulet de 33 kilomètres entre l’Iran et Oman. Les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, et les représailles de Téhéran sur les navires et installations du Golfe, ont transformé cette artère en zone de guerre.
L’Allemagne produit très peu de gaz sur son sol. Après l’explosion des gazoducs Nord Stream en 2022, elle s’est tournée massivement vers le GNL américain, norvégien et qatari. Le Globe and Mail résume le piège : Berlin dépend désormais du GNL fourni par un pays (les États-Unis) dont la machine de guerre bloque l’approvisionnement depuis le Golfe. Un cercle vicieux dont l’Energiewende, la grande transition énergétique allemande, n’avait jamais anticipé le scénario.
Nucléaire fermé, fracturation interdite, éolien ralenti
La liste des portes que l’Allemagne s’est fermées donne le vertige. En avril 2023, Berlin a débranché ses trois derniers réacteurs nucléaires sous la pression des Verts, une décision prise après Fukushima en 2011 par Angela Merkel. Merz a confirmé vendredi que ces réacteurs ne redémarreraient pas : trop de temps, trop de coûts techniques. Il a toutefois évoqué la recherche sur les petits réacteurs modulaires et, à terme, la fusion nucléaire. Des solutions à vingt ou trente ans, pas à trois mois.
Côté gaz de schiste, l’Allemagne maintient l’interdiction de la fracturation hydraulique alors que cette technique a fait des États-Unis le premier exportateur mondial de GNL. Et cette semaine, Merz a même suggéré de ralentir le déploiement des éoliennes et du solaire pour éviter les goulots d’étranglement sur le réseau électrique. Une étude clé sur la demande future d’électricité, attendue la semaine prochaine, servira de base à cette décision, rapporte Bloomberg.
Berlin demande à Bruxelles de reculer sur le climat
Le signal le plus fort est venu du Texas. Katherina Reiche, ministre de l’Économie et de l’Énergie de Merz, s’est rendue à la conférence CERAWeek à Houston pour déclarer que l’Union européenne devait « accepter une déviation de 5 à 10 % » par rapport à son objectif de neutralité carbone en 2050, rapporte Politico. Une charge frontale contre le Green Deal européen, venue de la première économie du continent.
Reiche a plaidé pour « plus de flexibilité » et la fin d’une approche « rigide » du zéro net. Elle a défendu une phase intermédiaire où de nouvelles centrales à gaz seraient construites sans obligation immédiate de compatibilité hydrogène, une exigence que Berlin considère désormais comme un frein à l’investissement. La Bundesnetzagentur, le régulateur fédéral de l’énergie, a estimé en septembre que l’Allemagne aurait besoin de 22 à 36 gigawatts de capacité pilotable supplémentaire d’ici 2035 pour maintenir la sécurité d’approvisionnement. Sans ces centrales, les jours sans vent ni soleil risquent de plonger des régions entières dans le noir.
Deux crises en quatre ans, zéro leçon retenue
Le parallèle avec 2022 est cruel. Il y a quatre ans, l’Allemagne découvrait sa dépendance au gaz russe quand Vladimir Poutine a coupé le robinet après l’invasion de l’Ukraine. Le pays avait alors dépensé des milliards en urgence pour construire des terminaux GNL flottants et sécuriser des contrats avec le Qatar et les États-Unis. L’économie avait plongé en récession. Les prix de l’énergie avaient poussé des industries centenaires (chimie, verre, acier) à réduire leur production ou à délocaliser.
Quatre ans plus tard, la même mécanique se répète : un conflit extérieur expose une dépendance structurelle que Berlin n’a jamais corrigée. Pire, le Globe and Mail souligne que l’Allemagne a aggravé sa situation entre les deux crises en fermant ses centrales nucléaires et en maintenant l’interdiction de la fracturation. Le pays a remplacé une dépendance (Russie) par une autre (GNL américain et qatari via Ormuz) sans jamais diversifier réellement son mix.
Ce que ça change pour l’Europe et pour la France
Quand l’Allemagne tousse, l’Europe s’enrhume. Le marché électrique européen est interconnecté : si Berlin relance ses centrales à charbon, les émissions de CO2 de tout le continent remonteront. Les quotas carbone européens (ETS) pourraient voir leur prix chuter si Bruxelles cède aux demandes de « flexibilité » de Reiche, ce qui affaiblirait l’ensemble de la politique climat de l’UE.
Pour la France, la situation est paradoxalement plus confortable. Le parc nucléaire français (56 réacteurs) couvre environ 65 % de la production électrique du pays et réduit considérablement l’exposition aux prix du gaz. Mais la France n’est pas immunisée : les prix du carburant flambent aussi de ce côté du Rhin, et le gouvernement vient d’annoncer un plan d’aide de 70 millions d’euros pour les professionnels les plus touchés.
L’étude sur la demande électrique allemande, attendue début avril, donnera le ton de la politique énergétique européenne pour les années à venir. Si ses conclusions confirment le besoin massif de nouvelles centrales à gaz, le débat sur l’assouplissement des objectifs climatiques de l’UE ne fera que s’intensifier. La prochaine échéance concrète : le sommet européen de l’énergie prévu en juin, où Merz compte bien mettre ses partenaires devant le fait accompli.