Pékin avant Washington. C’est le choix qu’a fait Cheng Li-wun, présidente du Kuomintang (KMT), principal parti d’opposition taïwanais. Ce mardi 7 avril, elle s’est envolée pour un voyage de six jours en Chine continentale, avec une rencontre attendue avec Xi Jinping d’ici jeudi. Aucun dirigeant du KMT n’avait posé le pied sur le sol chinois depuis dix ans. Et ce retour fait trembler aussi bien Taipei que Washington.

Six jours, trois villes, un seul objectif affiché

L’itinéraire a été calibré avec soin. Shanghai d’abord, puis Nanjing (ancienne capitale du régime nationaliste, un symbole lourd pour le KMT), puis Pékin pour le rendez-vous avec le secrétaire général du Parti communiste chinois. « Ce voyage concerne la paix et la stabilité du détroit », a martelé Cheng Li-wun dans les jours précédant son départ. « Il n’a rien à voir avec les achats d’armes. »

Personne à Taipei n’y croit vraiment. Le Conseil des affaires continentales, organe du gouvernement taïwanais en charge des relations avec Pékin, a prévenu que la Chine cherchait à « couper les achats militaires de Taïwan auprès des États-Unis et la coopération avec d’autres pays ». En clair, selon l’exécutif taïwanais, Xi Jinping a convoqué Cheng pour neutraliser le soutien militaire américain à l’île.

Un budget de défense de 40 milliards bloqué au parlement

Le contexte rend la visite encore plus explosive. Le président taïwanais Lai Ching-te a proposé en novembre 2025 un budget spécial de défense de 1 250 milliards de dollars taïwanais, soit environ 40 milliards de dollars. Ce budget, destiné entre autres à financer des achats d’armes américains, reste bloqué au Yuan législatif, le parlement, où le KMT détient la majorité.

Le parti de Cheng Li-wun propose une enveloppe nettement plus maigre : 380 milliards de dollars taïwanais (environ 12 milliards), avec la possibilité d’extensions futures. Le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir accuse ouvertement le KMT de saboter la défense nationale sur ordre de Pékin. Un bras de fer parlementaire qui prend une toute autre dimension quand la cheffe de l’opposition s’envole pour rencontrer Xi Jinping.

Washington observe, Pékin calcule

Le calendrier n’a rien d’anodin. La visite de Cheng précède d’un mois le sommet prévu entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin, en mai 2026. Les analystes redoutent que la Chine utilise les déclarations de la dirigeante du KMT comme levier dans les négociations avec Washington sur Taïwan. En décembre 2025, les États-Unis avaient approuvé une vente d’armes de 11 milliards de dollars à l’île, mais Xi avait averti Trump de ne pas aller plus loin.

Kurt Tong, ancien diplomate américain, a résumé le malaise en une formule : « L’ami de mon adversaire n’est pas mon ami. » Michael Cunningham, chercheur au Stimson Center, pointe un problème d’image : en visitant Pékin avant Washington, Cheng donne l’impression que son parti place la relation avec la Chine au-dessus de celle avec les États-Unis. « Ce n’est probablement pas le message qu’elle veut envoyer », écrit-il, « mais c’est celui qui sera perçu à Taipei comme à Washington. »

Son propre camp se fissure

Le voyage ne fait pas l’unanimité au sein du KMT lui-même. Eric Chu, ancien président du parti, et Lu Shiow-yen, maire de Taichung et favorite pour la présidentielle de 2028, ont pris publiquement position pour un budget de défense plus élevé que celui défendu par Cheng. Une façon polie de marquer leurs distances. Des sources internes au parti, citées par Taiwan News, s’inquiètent que « le passé DPP de Cheng et son absence de victoire électorale en tant que candidate KMT puissent limiter sa crédibilité ».

Car Cheng Li-wun n’est pas une figure classique du KMT. Ancienne membre du DPP (le parti au pouvoir, indépendantiste), elle a rejoint le camp adverse avant de gravir les échelons jusqu’à la présidence du parti en octobre 2025. Xi Jinping lui avait alors envoyé un message de félicitations, geste rare qui n’avait pas manqué de faire grincer des dents à Taipei.

Dix ans de gel, des avions de chasse en guise de dialogue

La dernière visite d’un dirigeant du KMT en Chine remonte à 2016, quand Hung Hsiu-chu avait rencontré Xi Jinping. Cette même année, l’élection de Tsai Ing-wen (DPP) à la présidence de Taïwan avait poussé Pékin à rompre tout contact officiel avec l’île. Depuis, le « dialogue » se résume à des incursions militaires chinoises quasi quotidiennes dans la zone de défense aérienne taïwanaise, ponctuées d’exercices militaires de grande envergure.

Avant Hung, Eric Chu avait rencontré Xi en 2015, et Lien Chan avait ouvert la voie en 2005 avec un sommet historique avec Hu Jintao. Chaque visite avait suscité l’espoir d’un apaisement. Chaque fois, les tensions avaient repris de plus belle dans les mois suivants.

Le « consensus de 1992 » comme boussole

Cheng Li-wun a confirmé que sa visite s’inscrivait dans le cadre du « consensus de 1992 », un accord informel entre Pékin et Taipei selon lequel il n’existe qu’une seule Chine, chaque camp restant libre d’interpréter ce que cela signifie. Le DPP rejette ce consensus, estimant qu’il revient à accepter la souveraineté chinoise. Le KMT y voit la seule base possible de dialogue.

Au-delà des formules diplomatiques, Cheng a promis d’aborder les préoccupations des entreprises taïwanaises installées en Chine et d’explorer « de nouvelles voies de coopération ». Des mots suffisamment vagues pour ne froisser personne, et suffisamment creux pour ne rassurer personne non plus.

Un retour prévu le 12 avril, les regards tournés vers mai

Cheng Li-wun est attendue de retour à Taïwan le 12 avril. D’ici là, chaque poignée de main, chaque déclaration commune sera disséquée à Taipei, à Washington et à Pékin. Le vrai test ne viendra pourtant qu’après : quand Trump et Xi se retrouveront face à face en mai, Taïwan sera sur la table. Et la question sera simple : la visite de Cheng a-t-elle ouvert une porte vers la paix, ou donné à Pékin une carte de plus dans son jeu ?