67 coups, cinq birdies sur les neuf derniers trous, et une honnêteté désarmante : « Un score équitable pour moi aujourd’hui aurait été 2 sous le par, peut-être. » Rory McIlroy finit co-leader du premier tour du Masters 2026 avec un 67, et il estime lui-même qu’il ne le méritait pas vraiment. C’est là tout le paradoxe d’Augusta : on peut tenir la tête du tournoi le plus exigeant du monde en n’ayant pas joué son meilleur golf.
Si l’Irlandais va au bout dimanche, il rejoindra un club de trois membres seulement dans toute l’histoire du golf : Jack Nicklaus (1965-1966), Nick Faldo (1989-1990) et Tiger Woods (2001-2002). Le dernier doublé Augusta remonte à 24 ans. Aucun champion sortant n’y est parvenu depuis.
Le 67 qu’il s’est surpris lui-même à signer
McIlroy a raté les fairways sur les quatre trous en par-5 du parcours. Sur n’importe quel autre circuit, ce niveau d’imprécision se solde par des bogeys. À Augusta, où la connaissance du terrain prime parfois sur la puissance brute, il a réussi à sauver des birdies sur trois de ces trous. Sa 15e balle a notamment fini au fond du trou depuis 29 pieds (environ 8,8 mètres), après avoir joué court au lay-up.
« Je pensais que si je jouais solid, j’aurais un 2-under », a-t-il confié à l’issue du tour selon l’Irish Times. « J’ai trouvé mon jeu sur la deuxième partie du parcours. J’ai swingué librement même après des drives manqués, sans devenir trop prudent. » Six birdies en tout, dont trois consécutifs entre les trous 13 et 15 — le secteur qu’Augusta National appelle « Amen Corner » prolongé, là où les Masters se gagnent et se perdent.
Résultat : McIlroy partage la tête avec l’Américain Sam Burns, également à 5 sous le par. C’est la première fois depuis 2011 que le joueur nord-irlandais termine le premier tour d’Augusta en tête ou co-leader. Scottie Scheffler, double vainqueur et grand favori des analystes, pointe à 3 coups (70), avec Xander Schauffele, Justin Rose et Shane Lowry également à -2.
La psychologie du champion sortant
McIlroy a mis 17 ans à gagner son premier Masters, en 2025. Ses quatre tentatives ratées de Grand Chelem (2011, 2013, 2014, 2016) avaient alimenté une saga sportive qui débordait largement du monde du golf. Quand il a enfilé le veston vert l’an dernier, à 35 ans, il est devenu le 33e joueur de l’histoire à compléter le Grand Chelem en carrière.
Aujourd’hui, la pression est différente. Il ne chasse plus un fantôme. Il défend un titre. Et selon lui, c’est plus simple : « Je pense que gagner un Masters rend plus facile d’en gagner un deuxième. On connaît le chemin. » Le sentiment confirmé par les statistiques : sur les 25 derniers champions sortants d’Augusta, 14 ont terminé dans le top 10 l’année suivante. La connaissance du parcours, la gestion des greens ultra-rapides, l’expérience de la pression du dimanche, tout cela devient un avantage cumulé.
Ce que cherche Scheffler dans les trois prochains tours
Scottie Scheffler reste le joueur le plus régulier du circuit depuis deux ans. Son 70 du jeudi n’a rien d’alarmant : lors de ses deux victoires à Augusta (2022 et 2023), il avait aussi cédé du terrain en premier tour avant de remonter méthodiquement. L’Américain n’est pas le genre à s’emballer le jeudi.
Trois coups en quatrième tour de Masters, ça se récupère ou ça s’efface. Sur les sept derniers Masters, quatre ont été gagnés par le joueur qui menait après le deuxième tour, et non le premier. La vérité du tournoi s’écrit le samedi.
Olazábal à 60 ans : la leçon du short game
Le chiffre le plus impressionnant de la journée ne vient ni de McIlroy ni de Scheffler. Il appartient à José María Olazábal, 60 ans, double vainqueur à Augusta (1994, 1999), qui dispute son 37e Masters, soit plus d’éditions que McIlroy n’a d’années.
L’Espagnol a rendu une carte de 74 (+2), ce qui peut sembler anecdotique. Mais le parcours de jeu que cette carte cache est remarquable : Olazábal s’est sorti de la green en dehors du fairway 10 fois sur 11 tentatives depuis le rough. Il a battu Aldrich Potgieter, le joueur le plus long du circuit PGA, de 10 coups au total. Potgieter peut envoyer sa balle 40 mètres plus loin en moyenne, mais sur l’étroit et piégeux Augusta National, cette distance ne sert à rien sans la précision dans le jeu court. Le Golf Channel a qualifié la prestation en coups courts d’Olazábal de « meilleure que j’aie jamais vue » sur le parcours.
Sa présence dans le champ illustre une particularité unique d’Augusta : contrairement aux autres majeurs qui imposent des critères de classement stricts, Augusta National octroie une invitation à vie à ses anciens champions. À 60 ans, Olazábal vient jouer pour la défense du mémoire et la passion du jeu. Et il rappelle à tout le monde que la technique de jeu court ne vieillit pas.
Les trois tours qui restent
Le Masters 2026 s’annonce ouvert. McIlroy mène, mais Burns peut surprendre, Scheffler est à portée et une dizaine de joueurs à un ou deux coups de la tête peuvent surgir dès le deuxième tour.
La mécanique d’Augusta joue en faveur des joueurs expérimentés : le parcours punit les décisions précipitées plus que les swings imparfaits. McIlroy l’a démontré jeudi en sauvant un 67 malgré une imprécision notable. S’il maintient cette gestion jusqu’au dimanche, les statistiques historiques penche en sa faveur. Sur les 24 dernières éditions du Masters, le joueur menant ou co-leader après le premier tour a remporté le titre six fois, soit une fois sur quatre. Ce n’est pas une garantie, mais c’est la meilleure position pour commencer.
Le deuxième tour commence vendredi. Les conditions météorologiques à Augusta, selon les prévisions citées par CBS Sports, restent favorables pour les deux premières journées avant un possible vent fort samedi, qui pourrait redistribuer les cartes. McIlroy a 54 trous pour inscrire son nom là où celui de Tiger Woods s’est arrêté en 2002.