« Un tigre de papier. » Trois mots lâchés par Donald Trump dans une interview au Daily Telegraph, publiée mercredi 1er avril, qui résument sa vision de l’OTAN. Le président américain affirme qu’il envisage « très sérieusement » de retirer les États-Unis de l’Alliance atlantique, furieux du refus de ses alliés européens de participer à la guerre contre l’Iran.
« Au-delà de toute reconsidération »
Interrogé sur une éventuelle réévaluation de l’engagement américain dans l’OTAN après le conflit, Trump a répondu sans détour : « Oh oui, je dirais que c’est au-delà de toute reconsidération. » Le président a ajouté : « Je n’ai jamais été convaincu par l’OTAN. J’ai toujours su qu’il s’agissait d’un tigre de papier, et Poutine le sait aussi, d’ailleurs. »
Ces propos sont les plus virulents jamais tenus par un président américain en exercice contre l’Alliance fondée en 1949. Trump avait déjà menacé de claquer la porte à plusieurs reprises, lors de la crise du Groenland en janvier, puis pendant son premier mandat. Mais cette fois, le ton a changé : il ne brandit plus un avertissement, il décrit un processus déjà engagé.
La fracture : survol interdit, bases fermées
La colère de Trump remonte au 28 février, jour du déclenchement des frappes américano-israéliennes contre l’Iran. Plusieurs alliés de l’OTAN ont refusé de coopérer. La France a interdit le survol de son territoire par les avions chargés de matériel militaire à destination d’Israël. L’Italie, sous la direction de Giorgia Meloni, longtemps perçue comme la plus proche alliée européenne de Trump, a bloqué l’utilisation de la base aérienne de Sigonella en Sicile. L’Espagne est allée plus loin : elle a fermé son espace aérien aux avions américains impliqués dans le conflit.
Sur Truth Social, Trump a ciblé directement Paris et Londres. « La France a été TRÈS PEU COOPÉRATIVE », a-t-il écrit en majuscules. Au Royaume-Uni, il a suggéré que la Royal Navy était insuffisante : « Vous n’avez même pas de marine. Vos porte-avions ne fonctionnaient pas. »
Rubio, Hegseth, Whitaker : tout l’appareil suit
Le secrétaire d’État Marco Rubio a enfoncé le clou sur Fox News mardi. « Nous allons devoir réexaminer si cette alliance, qui a bien servi ce pays pendant un temps, remplit encore son rôle, ou si elle est devenue une voie à sens unique où l’Amérique défend l’Europe, mais quand nous avons besoin d’aide, on nous refuse des droits de survol et des bases », a-t-il déclaré à Sean Hannity.
Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a renchéri : « Quand on demande une aide supplémentaire, on reçoit des questions, des obstacles ou des hésitations. Vous n’avez pas vraiment d’alliance si vos partenaires refusent de se tenir à vos côtés quand vous en avez besoin. » L’ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Matthew Whitaker, a confirmé à Newsmax que « tout est sur la table ».
Le verrou du Congrès tiendra-t-il ?
En théorie, un retrait unilatéral est impossible. Le National Defense Authorization Act de 2024 interdit au président de quitter l’OTAN sans l’approbation d’une majorité des deux tiers du Sénat ou un vote du Congrès. Ironie du calendrier : cette disposition avait été portée à l’époque par Marco Rubio lui-même, alors sénateur de Floride.
Mais les juristes doutent de la solidité du mécanisme. Ilaria Di Gioia, spécialiste du droit américain à l’université de Birmingham City, rappelle que « Trump pourrait invoquer l’autorité présidentielle sur la politique étrangère pour contourner la contrainte du Congrès ». Le problème : qui aurait qualité pour le contester devant un tribunal ? Le Sénat, contrôlé par les républicains, n’engagera probablement pas de procédure contre son propre président.
L’Europe prise entre deux feux
Côté européen, les dirigeants marchent sur un fil. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a défendu l’Alliance tout en refusant de rejoindre la guerre : « L’OTAN assure notre sécurité depuis des décennies et nous y sommes pleinement engagés. » Mais il a aussi tendu la main vers Bruxelles, estimant que « la défense, la sécurité et l’énergie nécessitent une relation plus forte avec l’Europe ».
Les sénateurs américains Mitch McConnell (républicain) et Chris Coons (démocrate) ont publié un communiqué commun qualifiant l’OTAN de « l’alliance militaire la plus réussie de l’histoire » et assurant que « le Sénat continuera de la soutenir ». Le président finlandais Alexander Stubb a indiqué avoir eu une « discussion constructive » avec Trump sur l’OTAN, l’Ukraine et l’Iran.
Ormuz, le vrai terrain de la rupture
Derrière la crise politique, il y a un fait économique brutal. Depuis que l’Iran a annoncé la fermeture du détroit d’Ormuz le 2 mars, le trafic de pétrole brut, de gaz naturel liquéfié et d’engrais en provenance du golfe Persique s’est quasiment arrêté, selon le suivi commercial de l’OMC. Avant la crise, environ 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole transitait par ce couloir de 33 kilomètres de large.
Trump exige que les Européens envoient leurs navires de guerre pour rouvrir le passage. Les capitales du continent considèrent l’opération comme extrêmement dangereuse tant que l’Iran continue d’attaquer les pétroliers qui ne battent pas pavillon « ami ». La Chercheuse Iulia-Sabina Joja, du Middle East Institute, résume le dilemme : « Les Européens ne sont pas disposés à entrer dans une situation de guerre active pour aller chercher leur énergie dans le détroit. »
Un sommet La Haye déjà périmé ?
En juin 2025, les 32 membres de l’Alliance s’étaient engagés à La Haye à porter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035, dont 3,5 % pour les capacités militaires et 1,5 % pour les infrastructures critiques et la cybersécurité. Trump avait qualifié cet accord de « grande victoire ». Neuf mois plus tard, ces promesses semblent dérisoires face à la fracture ouverte par la guerre iranienne.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, doit se rendre à Washington la semaine prochaine pour tenter de recoudre les fils. La ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, organise jeudi une réunion virtuelle de 35 pays signataires d’un plan de sécurisation du détroit d’Ormuz, applicable après la fin des combats. Deux gestes diplomatiques qui mesurent l’ampleur du fossé : en 77 ans d’existence, l’Alliance atlantique n’avait jamais vu son membre fondateur le plus puissant qualifier ouvertement la défense collective de mascarade.