Trois médailles d’or olympiques, cinq titres mondiaux et des plongeons si parfaits que la Chine leur a inventé un nom : la « technique de la disparition de l’éclaboussure ». Quan Hongchan avait 14 ans quand le monde entier l’a découverte aux Jeux de Tokyo. Elle en a 19 aujourd’hui, et des millions d’internautes chinois l’insultent parce qu’elle a pris 8 kilos.
Mercredi 8 avril, l’Administration générale des sports de Chine a annoncé l’ouverture d’une enquête officielle. Le centre d’entraînement d’Ersha, où s’entraîne la plongeuse, a porté plainte auprès de la police du Guangdong. En cause : un déferlement de cyberharcèlement, de calomnies et de fausses informations visant Quan et d’autres plongeurs de l’équipe nationale.
14 ans, trois plongeons parfaits et un pays à genoux
Le 5 août 2021, aux Jeux olympiques de Tokyo, une gamine de 1,43 m et 35 kilos se présente sur la plateforme de 10 mètres. Quan Hongchan, issue d’un village rural de Zhanjiang dans le sud de la Chine, enchaîne trois plongeons notés 10 par l’ensemble du jury. Les juges n’en reviennent pas, le public non plus. La « technique de la disparition de l’éclaboussure » entre dans le vocabulaire sportif chinois : quand Quan touche l’eau, elle ne fait presque aucune vague.
Trois ans plus tard, à Paris, elle double la mise. Or en individuel, or en synchronisé avec sa partenaire Chen Yuxi. À 17 ans, Quan Hongchan est triple championne olympique et cinq fois titrée aux championnats du monde. La Chine l’adore. Son village natal devient une attraction touristique. Des foules se massent devant son hôtel pour l’apercevoir.
Ce qui se passe ensuite, personne ne l’avait anticipé.
10 centimètres, 8 kilos et une puberté à 17 ans
Un mois après sa victoire à Paris, Quan Hongchan a ses premières règles. Elle a 17 ans. Des années d’entraînement intensif et d’apport calorique insuffisant avaient repoussé sa puberté. Son corps rattrape le temps perdu : en quelques mois, elle prend 10 centimètres pour atteindre 1,58 m, et environ 8 kilos.
Pour une plongeuse de haut niveau, la gravité ne pardonne pas. Chaque centimètre, chaque gramme modifie la vitesse de rotation, l’angle d’entrée dans l’eau, le contrôle des figures. Quan continue pourtant de performer : aux étapes de Coupe du monde 2025, elle décroche l’argent en individuel avec des scores supérieurs à 400 points, et remporte le titre par équipes en synchronisé aux Jeux nationaux, avec 0,9 point d’avance seulement.
Mais les réseaux sociaux chinois ne retiennent qu’une chose : elle a grossi.
« J’ai peur de la balance maintenant »
Dans une série d’interviews accordées début 2026, Quan Hongchan a brisé le silence sur ce qu’elle vit depuis des mois. Ses mots sont crus, dépouillés de toute posture. « Les gens n’arrêtent pas de dire que mon poids est très élevé, a-t-elle confié au South China Morning Post. J’ai peur de la balance maintenant, parce que tellement de gens disent que je suis grosse. »
La plongeuse raconte ne manger qu’un seul repas par jour dans l’espoir de perdre du poids, sans résultat. « Je ne peux pas accepter d’être aussi grosse, mais je n’y peux rien. Je grossis même en buvant de l’eau. » Pendant des mois, elle a cessé de porter les jupes et les shorts qu’elle aimait, cachant ses membres sous des manches longues. Elle évitait les miroirs et les caméras. « J’éprouvais de la résistance et de l’insatisfaction envers mon propre corps », a-t-elle précisé.
L’impact psychologique va plus loin que l’image corporelle. Quan décrit une sensation d’« oppression et de peur » chaque fois qu’elle retourne à la salle d’entraînement. Elle dit avoir envisagé la retraite après les Jeux de Paris. Sa « corde est tirée à la limite », selon ses propres termes, entre épuisement mental et physique. Elle a pris plusieurs pauses de compétition et avoue rarement partager ses difficultés pour ne pas « déranger les autres ».
Pékin saisit la police et fustige la « culture de fan toxique »
L’enquête annoncée ce mercredi ne se limite pas au cas de Quan. L’Administration générale des sports, tutelle du sport chinois, cible un phénomène plus large. « Du cyberharcèlement, des attaques malveillantes et de fausses informations visant Quan Hongchan ont émergé en ligne, a déclaré l’autorité dans un communiqué relayé par le Global Times. Notre centre prend cela très au sérieux et a immédiatement lancé un travail de vérification et de traitement. »
Le centre d’entraînement d’Ersha, basé dans le Guangdong, a choisi des mots plus tranchants : « Les athlètes sont un bien national précieux. Tout acte de calomnie malveillante, d’insulte ou de diffusion de fausses informations contre des athlètes et leurs familles a franchi la ligne légale et morale. »
Les médias d’État ont emboîté le pas. Le Global Times, quotidien proche du pouvoir, a dénoncé une « culture de fan malsaine » où l’admiration se transforme en hostilité dès que l’athlète ne correspond plus à l’image fantasmée. Le terme « fandom toxique », emprunté à l’univers des célébrités en ligne, est désormais appliqué au sport de haut niveau. Les autorités du Guangdong collaborent avec l’administration centrale pour identifier les auteurs des messages les plus virulents.
Le plongeon, ce sport où grandir est un handicap
Le cas de Quan Hongchan éclaire un paradoxe propre aux sports de notation, où la minceur et la petite taille sont des avantages biomécaniques. En gymnastique artistique, le sujet revient cycliquement depuis les années 1990 : les athlètes féminines qui traversent la puberté voient leurs performances chuter, parfois brutalement. Selon une étude publiée dans le British Journal of Sports Medicine, les gymnastes et les plongeuses présentent un taux de troubles alimentaires deux à trois fois supérieur à la population sportive générale.
Quan elle-même illustre ce mécanisme : ses premières règles, retardées jusqu’à 17 ans par la restriction calorique et l’entraînement, ont déclenché une poussée de croissance que ni la diète ni l’effort ne peuvent inverser. Son corps fait ce que font tous les corps d’adolescentes. La différence, c’est que le sien est scruté par des dizaines de millions de personnes.
La plongeuse l’a résumé avec une lucidité désarmante dans un entretien avec VnExpress : « J’espère que ceux qui m’attaquent arrêteront de m’insulter, moi, ma famille et mes amis. » Elle dit vouloir que le temps « ralentisse un peu », qu’on lui laisse le temps de grandir.
L’enquête chinoise devra déterminer si les messages relèvent du harcèlement pénal ou d’une zone grise propre aux réseaux sociaux. Ce qui ne fait plus débat, c’est le prix que Quan Hongchan paie pour avoir simplement grandi : une adolescence volée deux fois, d’abord par l’entraînement, puis par ceux qui exigent qu’elle reste la gamine de 35 kilos montée sur le plongeoir de Tokyo.