Samedi à l’aube, dans la petite ville de Moron, à 460 kilomètres de La Havane, une foule en colère a vidé le siège local du Parti communiste cubain. Meubles, ordinateurs, dossiers : tout a fini en brasier au milieu de la rue. Trois mois après la chute de Nicolas Maduro au Venezuela, l’île n’a plus de pétrole, plus de courant pendant la majeure partie de la journée, et visiblement plus de patience.
Des casseroles aux pierres, la bascule de Moron
Le rassemblement avait commencé dans le calme. Des habitants ont défilé en tapant sur des casseroles, ce mode de contestation que les Cubains ont adopté ces dernières semaines pour exprimer leur ras-le-bol des coupures d’électricité. Ils scandaient « liberté », rapporte le journal d’État cubain Invasor. Puis la manifestation a dégénéré.
Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des manifestants lançant des pierres, forçant l’entrée du comité municipal du Parti communiste et sortant le mobilier pour l’incendier dans la rue. Cinq personnes ont été arrêtées, selon les médias officiels. Le président Miguel Diaz-Canel a réagi sur X en reconnaissant le « mécontentement » de la population, tout en prévenant que « la violence ne sera jamais compréhensible, justifiable ni admise ».
Pour les Cubains, descendre dans la rue reste un acte à très haut risque. Lors des manifestations de juillet 2021, les dernières de cette ampleur, certains participants ont écopé de peines dépassant 20 ans de prison.
Trois mois sans une goutte de brut vénézuélien
L’enchaînement qui mène à ces scènes commence en janvier 2026. Les forces américaines capturent Nicolas Maduro au Venezuela. Le pétrole vénézuélien, dont Cuba dépendait pour faire tourner ses centrales, cesse immédiatement d’arriver. Washington va plus loin : Donald Trump déclare l’île « menace extraordinaire pour la sécurité nationale » et promet des droits de douane punitifs à tout pays qui oserait vendre du brut à La Havane.
Résultat : Cuba ne produit que 40 % de l’énergie dont elle a besoin, selon les données compilées par le GIGA Institute de Hambourg, spécialisé dans les études latino-américaines. Les coupures de courant durent 10 à 16 heures par jour. Dans certaines villes, ni bus ni trains ne circulent. Les boulangeries ont ressorti les fours à bois et à charbon, rapporte DW. Des dizaines de milliers d’opérations chirurgicales ont été reportées faute d’électricité pour alimenter les blocs opératoires, a confirmé Diaz-Canel dans une allocution télévisée vendredi.
Les Nations unies ont alerté sur un risque d’« effondrement humanitaire » : sans courant, impossible de réfrigérer les médicaments, de faire fonctionner les pompes à eau ou de conserver les aliments.
Le tourisme s’effondre, la colère monte
À Moron, la crise énergétique a provoqué une cascade de conséquences économiques. Un résident de la ville, qui a parlé à l’AFP sous couvert d’anonymat, explique que les hôtels locaux ont fermé leurs portes. Dans cette ville touristique, l’hôtellerie représente une source de revenus majeure et le principal employeur. Sans touristes, sans électricité pour faire tourner les climatiseurs et les cuisines, les établissements n’ont tout simplement plus les moyens de fonctionner.
L’essence, quand elle est disponible, ne s’achète plus qu’en devises étrangères après des heures de file d’attente. « Trump nous fait du mal à nous, les gens simples, pas au gouvernement », témoigne Ramon, chauffeur de taxi sexagénaire à La Havane, dont le revenu dépend du tourisme, en chute libre depuis un an, selon DW.
Le contraste est saisissant avec la situation d’il y a cinq ans. En 2019, avant le Covid et avant la rupture avec le Venezuela, Cuba recevait 4,2 millions de visiteurs par an. En 2025, ce chiffre avait déjà chuté de moitié, et les premiers mois de 2026 laissent entrevoir un effondrement complet du secteur.
Rubio et le petit-fils de Castro négocient en secret
Pendant que les rues de Moron brûlent, un tout autre scénario se joue en coulisses. Vendredi, Diaz-Canel a confirmé à la télévision cubaine que son gouvernement avait ouvert des négociations avec Washington pour « trouver des solutions aux différends bilatéraux ».
Deux responsables américains ont ensuite révélé à DW que le secrétaire d’État Marco Rubio, fils d’immigrés cubains et architecte de la politique de « pression maximale » contre La Havane, avait rencontré secrètement Raul Guillermo Rodriguez Castro lors d’un sommet caribéen à Saint-Kitts-et-Nevis. Le personnage est singulier : surnommé « El Cangrejo » (le Crabe), ce petit-fils de Raul Castro n’occupe aucune fonction élective, mais apparaissait assis juste derrière Diaz-Canel lors de l’allocution télévisée de vendredi. Son grand-père de 94 ans, ancien chef d’État, participe aussi aux discussions, selon les images officielles cubaines.
Le Département d’État américain n’a pas commenté ces révélations.
Entre effondrement et marchandage, le précédent de 2021
La question qui se pose est celle du calendrier. En juillet 2021, des milliers de Cubains avaient manifesté dans plusieurs villes contre les pénuries et la répression. Le régime avait répondu par une vague d’arrestations massives et des peines exemplaires. Depuis, la contestation était restée souterraine.
Cinq ans plus tard, le contexte a radicalement changé. En 2021, Cuba recevait encore du pétrole vénézuélien. Aujourd’hui, le robinet est fermé, et la menace de sanctions américaines dissuade tout fournisseur alternatif. Le blocus énergétique est d’une efficacité redoutable : il asphyxie l’économie sans qu’un seul soldat américain ne pose le pied sur l’île.
Trump ne s’en cache pas. Il a déclaré publiquement que Cuba était « au bord de l’effondrement » et laissé entendre qu’un changement de régime serait « un grand bénéfice pour les États-Unis ». Rubio, de son côté, affirme vouloir ce changement sans « le provoquer directement », tout en pilotant des négociations secrètes avec la famille Castro.
La prochaine échéance concrète sera la réponse de Washington aux ouvertures cubaines. Vendredi, un assouplissement minimal a été annoncé : les exportations de pétrole vers le secteur privé cubain seront autorisées, à condition qu’aucune goutte ne parvienne au gouvernement ou à l’armée. Une distinction que les observateurs jugent difficilement applicable sur le terrain. Si les négociations échouent et les coupures persistent, les scènes de Moron pourraient ne pas rester un cas isolé.