Jeudi 20 mars, au large des Baléares, des commandos de la marine française se sont posés par hélicoptère sur le pont d’un pétrolier de 250 mètres. Le Deyna, parti de Mourmansk sous pavillon mozambicain, filait vers le sud en Méditerranée occidentale. Problème : le navire figure sur la liste des sanctions de l’Union européenne. C’est le troisième bâtiment de la « flotte fantôme » russe que la France arraisonne depuis janvier.

Pavillon bidon et port d’attache fantaisiste

Le Deyna n’arborait pas le drapeau russe. Il naviguait sous les couleurs du Mozambique, un pavillon de complaisance qui permet d’échapper aux radars des autorités portuaires européennes. C’est la préfecture maritime de Méditerranée qui a confirmé l’opération, précisant que le navire était « suspecté de faire partie de la flotte fantôme russe ». Selon une source proche de l’enquête citée par l’AFP, le pétrolier sera escorté vers les eaux françaises dans les jours qui viennent.

Côté russe, le mutisme est total. L’ambassade de Russie en France a déclaré à l’agence TASS n’avoir « aucune information concernant l’équipage ». Elle affirme ne pas avoir été prévenue par les autorités françaises. Un silence qui rappelle celui observé lors des précédentes interceptions : Moscou ne revendique jamais ces navires, précisément parce qu’ils ne sont pas censés exister.

Le Grinch, premier coup de filet à plusieurs millions

Le scénario n’est pas nouveau pour la marine française. Le 22 janvier, des commandos héliportés avaient déjà pris d’assaut un autre pétrolier, le Grinch, dans les eaux internationales entre l’Espagne et l’Afrique du Nord. Ce navire battait pavillon des Comores, autre drapeau de complaisance prisé par les opérateurs de la flotte fantôme. Le Grinch avait été immobilisé pendant près d’un mois au large du terminal pétrolier de Marseille-Fos.

L’affaire s’était conclue par un plaider-coupable et le paiement d’une amende de « plusieurs millions d’euros », selon les termes du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. « Contourner les sanctions européennes a un prix », avait-il rappelé lors d’une conférence de presse. Un deuxième pétrolier avait été intercepté entre les deux opérations, portant le total à trois saisies en moins de soixante jours.

600 navires, zéro assurance, zéro scrupules

La flotte fantôme russe est née des sanctions européennes adoptées après l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Privée d’accès aux assureurs occidentaux et aux armateurs traditionnels, la Russie a racheté des centaines de pétroliers vieillissants pour continuer à exporter son brut. Ces navires, souvent âgés de plus de quinze ans, naviguent sous des pavillons de complaisance, coupent leurs transpondeurs pour éviter le suivi satellite et chargent leur cargaison lors de transferts en mer, loin des regards.

Les estimations varient, mais plusieurs analyses évoquent plus de 600 navires composant cette armada parallèle. Le problème dépasse les sanctions : ces bâtiments circulent sans assurance conforme aux standards internationaux. En cas de naufrage ou de marée noire, personne ne paie. L’incident de l’Arctic-Metagaz, un méthanier russe de 277 mètres frappé par des drones début mars et qui dérive depuis vers la Libye avec 700 tonnes d’hydrocarbures à bord, illustre le risque. La protection civile italienne a confirmé qu’aucune fuite n’avait été détectée pour l’instant, mais a qualifié la situation de « potentiellement dangereuse » en raison du risque d’explosion.

De Paris à Bruxelles, une traque coordonnée

La France n’est pas seule. La Belgique a arraisonné le pétrolier Ethera quelques semaines plus tôt, dans une opération similaire. Les deux pays appliquent le même raisonnement : tant que les sanctions restent théoriques, la Russie continue d’engranger les revenus pétroliers qui financent sa guerre en Ukraine. En interceptant physiquement les navires, les Européens passent de la menace juridique à l’action concrète.

Emmanuel Macron a réagi jeudi en affirmant que les Européens « ne laisseront pas faire ». La formule marque un durcissement. Jusqu’à l’automne 2025, l’Union européenne se contentait de lister les navires suspects sans les arrêter. Le basculement vers des opérations d’arraisonnement en haute mer représente un saut qualitatif : il faut des moyens militaires, une chaîne de commandement et un cadre juridique solide pour monter à bord d’un navire battant pavillon étranger dans les eaux internationales.

Le droit de la mer autorise ces interceptions lorsqu’un navire est soupçonné de naviguer sous un « faux pavillon », c’est-à-dire d’arborer un drapeau auquel il n’a pas droit. C’est exactement ce que la préfecture maritime reproche au Deyna. Si l’enquête confirme la fraude, le navire et sa cargaison pourront être saisis, et l’amende pourrait dépasser celle infligée au Grinch.

Le pétrole russe, cible mouvante des Occidentaux

Ces interceptions s’inscrivent dans un contexte plus large. La guerre au Moyen-Orient, déclenchée fin février par l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, a fait exploser les cours du brut et rendu la question des flux pétroliers encore plus sensible. Washington a annoncé dans la nuit de vendredi à samedi la levée temporaire d’une partie des sanctions sur le pétrole iranien stocké en mer, autorisant la vente de 140 millions de barils pour tenter de calmer les prix. Les Européens, eux, resserrent l’étau sur le pétrole russe.

Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, a estimé que le monde traversait « la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de l’histoire ». Dans ce contexte, chaque baril compte, et chaque navire fantôme arraisonné est un message envoyé à Moscou : le contournement des sanctions ne restera pas impuni.

Le Deyna va être escorté vers un port français où il sera inspecté en détail. Les précédents suggèrent que la procédure prendra plusieurs semaines. Le prochain Conseil européen, prévu début avril, devrait examiner un renforcement du dispositif de surveillance maritime en Méditerranée et en mer Baltique, deux zones de transit privilégiées par la flotte fantôme.