Pam Bondi a appris son licenciement dans le Bureau ovale, quelques minutes avant que Donald Trump ne s’adresse à la nation mardi soir. Moins de 24 heures plus tard, le président a officialisé la nouvelle sur Truth Social : sa procureure générale est dehors. Son remplaçant par intérim, Todd Blanche, n’est autre que l’avocat qui l’a défendu dans ses procès pénaux à New York.
Un limogeage annoncé sur les réseaux sociaux
« Nous aimons Pam, et elle va rejoindre un poste très nécessaire et important dans le secteur privé », a écrit Trump jeudi 2 avril. Le ton est chaleureux, le geste brutal. Selon ABC News, la décision mûrissait depuis des semaines. Le président reprochait au ministère de la Justice de ne pas en faire assez pour poursuivre ses adversaires politiques.
Bondi elle-même a réagi sur les réseaux sociaux en remerciant le président et en qualifiant sa première année à la tête du département de « la plus conséquente de l’histoire du ministère de la Justice ». Elle promet un mois de transition avant de passer la main.
Selon Fox News et la BBC, l’affaire Epstein a servi de détonateur. La gestion des dossiers d’enquête liés au financier et délinquant sexuel Jeffrey Epstein, décédé en prison en 2019, concentrait la frustration de la Maison-Blanche. Les fichiers rendus publics n’ont pas produit les résultats politiques espérés.
Todd Blanche, de l’avocat de la défense au sommet de l’accusation
Le parcours de Todd Blanche résume à lui seul le brouillage des lignes entre la présidence et la justice américaine. Ancien procureur fédéral au bureau du Southern District of New York pendant huit ans, spécialiste des cols blancs, il a d’abord fait carrière dans les cabinets Cadwalader et WilmerHale. En 2019, il défend Paul Manafort, l’ex-directeur de campagne de Trump, dans une affaire de fraude bancaire. Puis il devient l’avocat principal de Trump dans les poursuites menées par le procureur de Manhattan Alvin Bragg et par le procureur spécial Jack Smith.
Nommé sous-procureur général adjoint (Deputy Attorney General), il a été confirmé par le Sénat en mars 2025 par 52 voix contre 46, rapporte USA Today. Le voilà désormais à la tête de la même institution qui poursuivait son client il y a deux ans.
Les garde-fous post-Watergate en question
La nomination soulève une question que les juristes américains posent depuis des mois. Depuis le scandale du Watergate en 1974, des normes institutionnelles encadraient l’indépendance du ministère de la Justice vis-à-vis de la Maison-Blanche. Pas de loi formelle, mais un principe tacite : le président ne dicte pas au procureur général qui poursuivre. Sous Bondi, ce principe avait déjà vacillé. Avec Blanche, il pourrait disparaître.
Le New York Times relève que Blanche a « rendu possible la politisation en profondeur du département de la Justice », tout en freinant certaines initiatives les plus impulsives du président, comme l’ouverture d’enquêtes pénales sans fondement probatoire solide. Un équilibriste, en somme, dont la loyauté personnelle envers Trump ne fait aucun doute.
Lors de la conférence CPAC la semaine dernière, Blanche a répondu aux critiques de la base MAGA qui le jugeait trop mou. « Quand les gens disent « Pourquoi vous ne faites pas plus ? », je salue cette critique. Continuez à nous mettre la pression. Vous ne me connaissez pas. C’est ce qui me motive », a-t-il déclaré, selon ABC News.
Deuxième limogeage en quelques jours
Bondi n’est pas un cas isolé. Son départ est le deuxième limogeage d’un membre du cabinet en quelques jours, selon Forbes. Trump a déjà écarté Kristi Noem du département de la Sécurité intérieure en janvier. Le rythme de rotation des hauts responsables dépasse celui de son premier mandat, où 15 membres du cabinet ont été remplacés en quatre ans. Ici, le compteur tourne plus vite.
Côté démocrate, l’inquiétude dépasse le simple remaniement. Le sénateur Adam Schiff, ancien président de la commission du renseignement à la Chambre, a alerté sur le risque que la Maison-Blanche utilise le ministère de la Justice et le FBI pour peser sur les élections de mi-mandat de novembre 2026, rapporte ABC News. Des organisations de défense du droit de vote relaient les mêmes craintes.
Ce que ça change concrètement
En tant que procureur général par intérim, Blanche dispose de tous les pouvoirs du poste : supervision des 115 000 agents du département, contrôle du FBI, autorité sur les procureurs fédéraux des 94 districts du pays. Il peut ouvrir ou classer des enquêtes, nommer ou révoquer des procureurs, orienter les priorités du département.
Or la purge a déjà commencé. Sous Bondi, le département avait lancé une vague de licenciements parmi les procureurs ayant travaillé sur les enquêtes visant Trump. Blanche, lors de son discours à la CPAC, a défendu ces évictions en les présentant comme un nettoyage nécessaire. Pour les juristes de l’American Bar Association, la plus grande organisation de juristes du pays avec plus de 400 000 membres, cette approche fragilise le recrutement au sein du département et mine la confiance dans la neutralité de l’institution.
Trump n’a pas encore annoncé de candidat permanent au poste. Selon la BBC, l’intérim pourrait durer plusieurs semaines, voire davantage si le Sénat traîne sur une confirmation. Le Figaro note que cette nomination s’inscrit dans un contexte de « quête de nouveaux points d’appui » pour Macron en Asie, le président français ayant « répliqué vertement » à Trump depuis Séoul le même jour.
Les sénateurs démocrates ont d’ores et déjà annoncé qu’ils exigeraient des auditions sur les conditions du départ de Bondi. La confirmation d’un nouveau procureur général, si elle a lieu, s’annonce comme l’un des bras de fer majeurs du calendrier politique américain d’ici l’automne.