Aux États-Unis, le patron de la NASA, un sénateur et même le capitaine Kirk de Star Trek se sont ligués pour redonner à Pluton son titre perdu. Les astronomes, eux, haussent les épaules.

« Je soutiens à 100 % le président Trump pour refaire de Pluton une grande planète. » Jared Isaacman, administrateur de la NASA nommé par Donald Trump, a lancé cette phrase au Daily Mail le 13 mars depuis le Centre spatial Kennedy, en Floride. Derrière le slogan, un vrai combat mené depuis vingt ans par ceux qui refusent la rétrogradation de l’ex-neuvième planète du système solaire.

Vingt ans de déni et trois critères qui changent tout

En août 2006, l’Union astronomique internationale (UAI) a redéfini ce qu’est une planète. Trois critères, désormais gravés dans le marbre : orbiter autour du Soleil, posséder une masse suffisante pour prendre une forme quasi sphérique, et avoir « nettoyé » son orbite. Ce dernier point signifie dominer gravitationnellement sa zone orbitale. Pluton coche les deux premières cases, mais échoue à la troisième. Dans la ceinture de Kuiper, elle n’est qu’un objet parmi des milliards, sans domination sur son voisinage. Elle est passée de planète à « planète naine ».

La décision, rapporte l’astrophysicien Alain Doressoundiram de l’Observatoire de Paris à 20 Minutes, a provoqué un débat « plutôt houleux » au sein de l’assemblée. Mais le vote a été sans ambiguïté : adoption à la quasi-unanimité. « On s’était trompés, et parce qu’on a avancé dans les connaissances, on a découvert de nouveaux objets aux mêmes caractéristiques que Pluton », explique-t-il. Le reclassement n’était pas un caprice d’astronomes : c’était la conséquence directe de ce que les télescopes modernes révélaient dans les confins du système solaire.

Kirk, Musk et un sénateur contre 12 000 astronomes

Le lobby pro-Pluton est aussi improbable que tenace. En mai 2025, William Shatner, le capitaine Kirk de Star Trek, a qualifié l’UAI de « bande de nerds en plein trip de puissance » et a demandé à Trump de « mettre fin à la tyrannie de l’union sur le cosmos ». L’acteur a même sollicité Elon Musk pour qu’il pousse le président à signer un décret exécutif. Réponse de Musk : « Je soutiendrais ça. »

En février 2026, le sénateur républicain Mike Lee du Utah a renchéri sur les réseaux sociaux : « Président Trump, faites une seule chose pour nous : refaites de Pluton une planète. » L’idée n’est pas neuve au sein de la NASA : Jim Bridenstine, administrateur lors du premier mandat Trump, plaidait déjà en 2019 pour la reclassification, arguant que Pluton possède un océan sous sa surface, des composés organiques et ses propres lunes.

La science ne se décrète pas depuis le Bureau ovale

Le problème tient en une phrase : ni la Maison-Blanche ni la NASA n’ont juridiction sur la classification des corps célestes. « La dénomination des objets célestes ne relève pas d’une décision politique mais de l’Union astronomique internationale », tranche Alain Doressoundiram. Le consensus scientifique est « très large » et « il n’y aura pas de nouveau vote », assure-t-il.

L’argument de Bridenstine, selon lequel aucune planète ne « nettoie » vraiment son orbite, ne convainc pas la communauté. La Terre domine son environnement orbital de manière écrasante. Pluton partage le sien avec des milliers d’objets transneptuniens de taille comparable. Le critère de nettoyage orbital traduit une différence fondamentale de formation entre planètes et planètes naines, pas un seuil arbitraire.

Reclasser Pluton, c’est ouvrir la boîte à cinquante planètes

Reclasser Pluton reviendrait à ouvrir une brèche incontrôlable. Éris, découverte en 2005 et 27 % plus massive que Pluton, devrait logiquement obtenir le même statut. Tout comme Hauméa, Makémaké et potentiellement des dizaines d’autres objets de la ceinture de Kuiper. Le système solaire compterait alors non pas neuf, mais peut-être cinquante planètes. C’est précisément pour éviter cette inflation que l’UAI a durci sa définition en 2006.

Trump a déjà prouvé qu’il n’hésitait pas à redessiner les cartes. Le golfe du Mexique est devenu le « golfe d’Amérique » par décret en janvier 2025, la plus haute montagne d’Amérique du Nord a retrouvé son ancien nom de McKinley. Ces décisions portaient sur des noms géographiques, domaine où le pouvoir exécutif américain dispose d’une autorité réelle via le Board on Geographic Names. Pour les astres, le mécanisme est tout autre. L’UAI, basée à Paris et regroupant plus de 12 000 astronomes dans 92 pays, est la seule autorité reconnue. Un décret présidentiel n’aurait de valeur que sur le sol américain, et les manuels scolaires du reste du monde continueraient d’enseigner huit planètes.

La nostalgie ne fait pas une orbite propre

Pluton a été découverte en 1930 par l’astronome américain Clyde Tombaugh, depuis l’observatoire Lowell en Arizona. Elle est restée la neuvième planète dans les manuels pendant 76 ans. En 2006, les plus virulents contre la rétrogradation étaient les scientifiques américains impliqués dans New Horizons, la sonde lancée vers Pluton quelques mois plus tôt. « Aller voir moins qu’une planète, ce n’était pas politiquement tenable au vu du coût de la mission », reconnaît l’astrophysicien de l’Observatoire de Paris.

La sonde a survolé Pluton en juillet 2015, révélant un monde d’une richesse géologique spectaculaire : des montagnes de glace d’eau de 3 500 mètres, des plaines d’azote gelé et une atmosphère ténue. Personne ne conteste la beauté de Pluton. Le débat ne porte pas sur ce qu’elle est, mais sur ce qu’on appelle une planète.

La prochaine assemblée générale de l’UAI se tiendra en août 2027 à Rome. La définition pourrait techniquement y être rediscutée, à condition qu’une proposition scientifique étayée soit soumise. En attendant, Pluton reste ce qu’elle est depuis vingt ans : un monde fascinant de 2 377 kilomètres de diamètre, perdu à six milliards de kilomètres du Soleil. Planète naine, certes. Mais naine ne veut pas dire insignifiante.