Un accent français et un labrador noir. C’est tout ce qu’une habitante du sud du Texas retient de cet homme croisé en 2020, dans une zone si désertique que les rencontres se comptent sur les doigts de la main. Cinq ans plus tard, son témoignage vient d’atterrir sur le bureau du shérif Ronny Dodson, dans le comté de Brewster. Et avec lui, la plus fascinante affaire criminelle française refait surface, à 8 000 kilomètres de Nantes.
Un shérif texan entre dans la danse
Mercredi 25 mars, le bureau du shérif de Brewster County a publié un avis de recherche accompagné de plusieurs photographies de Xavier Dupont de Ligonnès, qui aurait aujourd’hui 65 ans. L’homme est recherché depuis quinze ans par Interpol pour le meurtre présumé de sa femme Agnès et de leurs quatre enfants, dont les corps avaient été découverts sous la terrasse de la maison familiale à Nantes le 21 avril 2011.
L’initiative ne vient pas du FBI ni d’une coopération policière classique. Elle est le fruit de la visite de Gilles Galloux, ancien enquêteur de la police judiciaire de Nantes, qui a consacré un livre à l’affaire et s’est rendu sur place pour convaincre les autorités locales de diffuser un appel à témoins. Le shérif Dodson a accepté, et les premiers résultats n’ont pas tardé.
Un témoignage surgi de 2020
Quelques heures après la publication de l’avis, une femme a contacté le bureau du shérif. Selon Ronny Dodson, interrogé par Franceinfo, elle affirme avoir vu en 2020 un homme correspondant au signalement. Deux détails retiennent l’attention : l’homme parlait avec un accent français, et il était accompagné d’un labrador noir. Dans cette partie du Texas, coincée entre le désert de Chihuahua et la frontière mexicaine, croiser un francophone relève de l’exceptionnel.
Le témoignage n’a pas encore été vérifié. En quinze ans, des centaines de signalements ont localisé Xavier Dupont de Ligonnès aux quatre coins du globe, sans qu’aucun ne débouche sur une arrestation. Le plus retentissant remonte à octobre 2019, quand un homme avait été interpellé à l’aéroport de Glasgow, en Écosse, avant qu’une comparaison d’empreintes digitales ne prouve qu’il s’agissait d’une erreur.
Ce que les lettres du fugitif révèlent
Gilles Galloux, qui a épluché le dossier pendant des années, fonde sa conviction sur les propres mots du suspect. Avant de disparaître en avril 2011, Xavier Dupont de Ligonnès avait envoyé plusieurs lettres à son entourage. Le contenu variait selon le destinataire. Aux connaissances éloignées, il annonçait un départ vers l’Australie. Mais à ses proches, le message était différent : il partait aux États-Unis.
Ce détail, longtemps considéré comme un possible leurre par les enquêteurs, prend un relief particulier quand on sait que le Nantais connaissait le pays. Il y avait séjourné à plusieurs reprises et y avait même vécu dans les années 1990, période durant laquelle il entretenait une relation avec une Américaine. Une photographie exclusive, révélée par Franceinfo, le montre à cette époque en compagnie de cette petite amie sur le sol américain.
Brewster County, terre de fugitifs
Le comté de Brewster est le plus vaste du Texas, avec une superficie équivalente à celle de l’Île-de-France. Il compte pourtant moins de 10 000 habitants. Le parc national de Big Bend, qui borde la frontière avec le Mexique, offre des milliers de kilomètres carrés de canyons, de désert et de montagnes où disparaître ne demande aucun effort particulier.
Les autorités locales le confirment : la région attire régulièrement des personnes cherchant à se soustraire à la justice. Le terrain accidenté, la faible densité de population et la proximité immédiate du Mexique en font un refuge naturel. Pour un homme disposant d’un passeport américain ou de contacts sur place, s’y installer sous une fausse identité ne relèverait pas de l’impossible.
Rappelons que la dernière trace certifiée de Xavier Dupont de Ligonnès date du 15 avril 2011, dans un hôtel Formule 1 à Roquebrune-sur-Argens, dans le Var. Après cette date, plus rien. Ni retrait bancaire, ni appel téléphonique, ni passage de frontière officiellement enregistré.
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Le parquet de Nantes pris de court
Détail qui en dit long sur l’état de la coopération judiciaire dans ce dossier : le parquet de Nantes, qui détient l’instruction de l’affaire, n’a pas été informé de l’initiative du shérif texan. Contacté par la presse française, il a confirmé ne pas avoir été avisé de cet appel à témoins. Une situation qui soulève des questions sur la coordination entre les autorités françaises et les polices locales américaines, d’autant qu’une notice rouge Interpol est toujours active au nom du suspect.
En France, l’enquête est instruite depuis 2011 par un juge d’instruction nantais. Le mandat d’arrêt international reste valide, mais les pistes concrètes se sont taries au fil des années. L’initiative personnelle de Gilles Galloux, agissant en dehors de tout cadre officiel, illustre la frustration des anciens enquêteurs face à l’impasse judiciaire.
Quinze ans de fantômes
Depuis avril 2011, l’affaire Dupont de Ligonnès a engendré un phénomène rare dans l’histoire judiciaire française. Régulièrement, un signalement relance la machine médiatique. Un homme aperçu en moto dans le sud de la France. Un autre repéré dans un monastère. Un troisième identifié en Amérique du Sud. Chaque fois, la vérification aboutit à la même conclusion : ce n’est pas lui.
Le dossier est pourtant loin d’être refermé. La prescription pour meurtre en France est de vingt ans à compter des faits, soit 2031. D’ici là, toute identification positive pourrait conduire à un procès. Passé cette date, les poursuites s’éteindraient automatiquement, sauf si de nouveaux éléments permettaient de requalifier les faits.
L’avis de recherche texan arrive donc à un moment charnière. Il reste cinq ans avant que le temps ne joue définitivement en faveur du fugitif, si fugitif il y a encore. Car l’autre hypothèse, celle d’un suicide dans les collines du Var au printemps 2011, n’a jamais été formellement écartée par les enquêteurs, même si aucun corps n’a été retrouvé malgré des recherches approfondies.
Le shérif Dodson a précisé que toute information pouvait être transmise directement à son bureau. En France, le numéro du standard de la police judiciaire de Nantes reste également actif pour les signalements. La prochaine étape dépendra de la solidité du témoignage de 2020 et de la capacité des autorités des deux pays à coordonner leurs efforts, ce qui, au vu du silence du parquet de Nantes, ne semble pas acquis.