60 000 dollars de récompense pour qui le capturera vivant. Depuis vendredi 3 avril, un officier navigateur de l’armée de l’air américaine survit quelque part dans les montagnes du Kohgiluyeh, province reculée du sud-ouest iranien. Son F-15E Strike Eagle a été abattu par la défense antiaérienne de Téhéran. Le pilote a été récupéré par les forces spéciales. Lui, non. Et chaque heure qui passe le rapproche d’un scénario que Washington redoute plus que la perte de l’appareil : une prise d’otage.
Un chasseur biplace touché au-dessus de montagnes isolées
Vendredi matin, un F-15E Strike Eagle mène une mission de frappe dans le cadre de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, déclenchée début mars. L’appareil est touché par un missile sol-air iranien au-dessus de la province du Kohgiluyeh et Boyer-Ahmad, une zone montagneuse peu urbanisée. Les deux membres d’équipage parviennent à actionner leurs sièges éjectables. L’accélération atteint 50 G, selon Xavier Tytelman, ancien aviateur de la Marine nationale française interrogé par Le Point. Le pilote est secouru dans les heures suivantes par les forces spéciales américaines. L’officier navigateur systèmes d’armes, lui, reste introuvable.
Presque simultanément, un avion d’attaque A-10 Warthog s’écrase dans la zone du golfe Persique. Son pilote, unique occupant, s’éjecte et est récupéré au-dessus de l’eau. C’est la première fois depuis le début du conflit qu’un chasseur américain est abattu par le feu ennemi iranien, selon le New York Times. Un revers symbolique pour l’administration Trump, qui mise sur la démonstration de suprématie aérienne depuis le début des opérations.
Téhéran offre une prime, Washington lance une opération de sauvetage
Côté iranien, la télévision d’État ne tarde pas. Une journaliste lit un appel à la population : « Si vous capturez le ou les pilotes ennemis vivants et les remettez à la police et aux forces armées, vous recevrez une généreuse récompense. » Le Point évoque un montant de plus de 60 000 dollars. Le message est limpide : Téhéran veut son prisonnier.
Côté américain, les opérations de recherche et sauvetage (CSAR) mobilisent des moyens considérables. Deux hélicoptères UH-60 Black Hawk engagés dans les recherches ont eux-mêmes été touchés par des tirs, avant de parvenir à quitter l’espace aérien iranien. Le terrain montagneux complique la localisation : ravins, couverture végétale, altitude. Selon trois officiels iraniens cités par le New York Times, les forces militaires iraniennes participent aussi aux recherches, chacune des deux parties voulant mettre la main sur l’aviateur en premier.
La formation qui sépare la survie de la capture
Ce que vit cet officier navigateur a un nom dans le jargon militaire : SERE, pour Survival, Escape, Resistance and Evasion. Tous les aviateurs américains suivent ce programme d’entraînement intensif avant d’être déployés en zone de combat. Le colonel à la retraite Cedric Leighton, analyste militaire sur CNN, qualifie cette formation d’« aspect essentiel de l’entraînement des aviateurs ».
Xavier Tytelman, qui a lui-même suivi les trois stages de survie de la Marine nationale (maritime, montagne, forêt équatoriale), détaille la procédure pour Le Point. Après l’atterrissage en parachute, l’aviateur dispose d’un kit minimal : eau, matériel de communication, une radio de survie et une arme à feu. Première règle : évaluer ses blessures. L’éjection elle-même peut provoquer des fractures ouvertes. Le général de brigade à la retraite Houston Cantwell, ancien pilote de missions en Irak et en Afghanistan, le rappelle à l’AFP : « Il y a de nombreux récits de survivants du Vietnam qui ont eu de graves blessures rien que du fait de l’éjection. »
Deuxième règle : se repérer pendant la descente en parachute pour éviter de se poser près d’une base militaire ennemie. Troisième règle : ne bouger que de nuit. « Si je bouge, je vais essayer de le faire de nuit », explique Cantwell. Le but est de tenir jusqu’à l’arrivée des équipes d’exfiltration, qui sont en alerte permanente lors de ce type d’opérations.
Le spectre de 1979 plane sur la Maison-Blanche
Ce qui inquiète Washington dépasse la dimension militaire. Le New York Times souligne que depuis la prise d’otages de l’ambassade américaine en 1979, où 52 Américains ont été retenus 444 jours, l’Iran a régulièrement utilisé la détention de ressortissants étrangers comme levier diplomatique. Des Américains, des Européens, parfois emprisonnés pendant des années avant d’être relâchés en échange de concessions financières ou de libérations de détenus iraniens.
Si l’aviateur venait à être capturé, Téhéran disposerait d’un atout de négociation redoutable au pire moment : Donald Trump vient de donner un ultimatum de 48 heures à l’Iran, samedi 4 avril, pour conclure un accord ou rouvrir le détroit d’Ormuz, voie maritime par laquelle transite une part colossale du pétrole mondial. « Le temps presse », a lancé le président américain, menaçant de « déchaîner les enfers » si Téhéran ne cède pas d’ici lundi 6 avril.
Un aviateur captif rendrait toute posture d’intransigeance beaucoup plus fragile. L’opinion publique américaine ne réagirait pas de la même façon à des frappes massives si un soldat est montré à la télévision iranienne.
La guerre s’intensifie pendant que les recherches continuent
Samedi, plusieurs explosions ont été entendues au-dessus de Jérusalem après de nouveaux tirs de missiles iraniens. Cinq personnes ont été blessées à Tel-Aviv et dans le centre d’Israël, selon les secours israéliens rapportés par l’AFP. Au Liban, trois Casques bleus indonésiens supplémentaires ont été blessés, portant le bilan des pertes de la FINUL à un niveau que Jakarta qualifie d’« inacceptable ».
La Russie, de son côté, a condamné les frappes sur le secteur de la centrale nucléaire de Bouchehr, où des employés russes travaillent. Le conflit au Moyen-Orient « présente un risque grave » pour l’Afrique, ont averti l’Union africaine et des agences onusiennes dans un rapport publié samedi, estimant qu’une perte de 0,2 point de croissance du PIB africain était probable si les combats duraient plus de six mois.
Par ailleurs, le département d’État américain a annoncé l’arrestation de la nièce et de la petite-nièce du général iranien Qassem Soleimani, tué par un drone américain en 2020 sur ordre de Trump. Leur statut de résident permanent a été révoqué par le secrétaire d’État Marco Rubio.
48 heures pour trouver un homme, ou changer le cours de la guerre
Le compte à rebours est double. Celui de l’ultimatum de Trump, qui expire lundi. Et celui de la survie de l’officier navigateur, dont les réserves d’eau et d’énergie diminuent heure après heure dans les montagnes du Kohgiluyeh. L’histoire militaire offre un précédent encourageant : en 1995, le pilote américain Scott O’Grady avait survécu six jours derrière les lignes ennemies en Bosnie après que son F-16 avait été abattu, avant d’être exfiltré par des Marines.
Mais l’Iran n’est pas la Bosnie. Le terrain est hostile, les forces de sécurité quadrillent la zone et la population locale a été appelée à participer aux recherches. L’issue de cette traque, plus que n’importe quelle frappe aérienne, pourrait redéfinir le rapport de force entre Washington et Téhéran dans les jours décisifs qui viennent.