58 millions d’euros. C’est la somme colossale qu’un réseau de sept personnes aurait soutirée à l’Assurance maladie en facturant des soins dentaires jamais réalisés. Le plus stupéfiant : certains actes étaient enregistrés au nom d’un praticien décédé depuis 2021. La procureure de Paris, Laure Beccuau, a détaillé ce jeudi 26 mars les rouages d’une escroquerie tentaculaire qui expose, une fois encore, les failles béantes du système de remboursement français.

Des fauteuils vides, des factures pleines

Le mécanisme repose sur une mécanique simple, mais industrialisée. Dix-huit centres de santé associatifs, implantés de Paris à Marseille en passant par Soissons, Vincennes, Clamart, Neuilly-sur-Seine, Rueil-Malmaison ou encore Fontaine, servaient de façades. Après leur rachat par un « nouvel exploitant » fin 2024, ces structures se sont mises à générer des volumes de facturations hors normes, principalement pour des soins dentaires.

Les patients n’existaient pas, ou plutôt si : leurs noms figuraient bien dans les fichiers de l’Assurance maladie, car la quasi-totalité des actes fictifs étaient déclarés au nom de bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (ex-CMU-C). Un choix calculé : les soins pour ces assurés sont intégralement pris en charge par la collectivité, ce qui supprime tout risque de reste à charge, et donc toute chance qu’un patient réel conteste la facture.

Les auditions menées par les enquêteurs ont confirmé ce que les chiffres laissaient deviner : les personnes citées n’avaient jamais reçu le moindre soin, rapporte la procureure. Certaines ne s’étaient même jamais présentées dans ces centres.

Un praticien mort qui « soigne » encore

Le détail le plus glaçant de l’affaire concerne un centre situé à Marseille. Une partie de la facturation y était enregistrée au nom d’un dentiste décédé en 2021, selon les éléments communiqués par le parquet. Quatre ans après sa mort, ce praticien continuait donc, sur le papier, de prodiguer des soins remboursés par la Sécurité sociale.

Ce cas illustre une défaillance de contrôle qui interpelle. Le système informatique de l’Assurance maladie, conçu pour traiter des millions de feuilles de soins chaque jour, n’a pas détecté que les actes provenaient d’un professionnel radié du registre pour cause de décès. Il aura fallu qu’un courrier anonyme, adressé en mars 2025, attire l’attention de la CNAM sur certains suspects pour que l’engrenage judiciaire s’enclenche.

Prête-noms et téléphones jetables depuis Neuilly

L’enquête, menée par l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) et le Pôle interrégional d’enquêteurs judiciaires de l’Assurance maladie, a révélé un dispositif sophistiqué. Des prête-noms servaient à ouvrir des comptes bancaires dédiés, tandis qu’une flotte de téléphones à usage unique permettait de cloisonner les communications. L’essentiel de cette logistique opérait depuis Neuilly-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine.

Les sept personnes interpellées le 23 mars, âgées de 23 à 57 ans, occupaient des rôles variés : manipulation des logiciels de facturation, changement de RIB pour détourner les virements, reprise de centres de santé, ou exercice fictif au sein des structures pour donner le change. Toutes ont été mises en examen pour escroquerie en bande organisée, blanchiment en bande organisée et association de malfaiteurs. L’une d’entre elles a été placée en détention provisoire. Les six autres sont sous contrôle judiciaire.

300 000 euros saisis sur 58 millions envolés

À ce stade, les autorités n’ont saisi que 300 000 euros, soit 0,5 % du préjudice total estimé. Des procédures de gel d’avoirs complémentaires sont en cours, mais l’écart entre la somme détournée et les montants récupérés donne la mesure du défi. Le directeur général de la CNAM, Thomas Fatôme, le reconnaissait déjà en mars 2025 : « Il est toujours difficile de récupérer les montants indûment versés. »

L’enquête, ouverte en septembre 2025 par le parquet de la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Paris, a été confiée à un juge d’instruction le 23 décembre 2025. Trois mois de travail d’investigation ont précédé les interpellations simultanées du 23 mars 2026.

628 millions de fraude détectée en un an, et ce n’est que la partie visible

Cette affaire s’inscrit dans une tendance qui s’accélère. En 2024, l’Assurance maladie a détecté 628 millions d’euros de fraude, un record historique en hausse de 35 % sur un an, bien au-delà de l’objectif initial de 500 millions. Les professionnels de santé concentrent 68 % des montants frauduleux identifiés. Les audioprothésistes se distinguent tristement avec 115 millions d’euros de fraude, cinq fois plus que l’année précédente. Viennent ensuite les pharmaciens (62 millions) et les infirmiers (56 millions).

Les centres dentaires associatifs, comme ceux impliqués dans l’affaire de ce jeudi, constituent un angle mort récurrent. En Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus touchés, 80 % du préjudice lié à la fraude provient des professionnels de santé, selon les données de la CPAM locale rapportées par Le Parisien en février 2026.

Un système de contrôle en retard sur les fraudeurs

La Sécu traite chaque année plus de 1,2 milliard de feuilles de soins. Repérer les anomalies dans cette masse relève du crible statistique, pas du contrôle individuel. Les algorithmes de détection se perfectionnent, la CNAM a recruté des data scientists et renforcé ses cellules anti-fraude, mais le mode opératoire des réseaux organisés évolue plus vite que les défenses.

Le mécanisme employé ici, le rachat de centres de santé associatifs existants pour exploiter leur agrément, contourne les vérifications initiales. La structure est déjà enregistrée, les flux de facturation préexistent, et l’Assurance maladie n’a aucun motif de suspicion tant que les montants ne dépassent pas certains seuils. Quand ils explosent, des mois se sont écoulés et les fonds ont disparu.

L’Assurance maladie affirme avoir évité 263 millions d’euros de fraude en 2024, en hausse de 55 % grâce à des interventions plus rapides. Reste que le cas des 58 millions démontre qu’entre la détection et la récupération effective de l’argent, le gouffre demeure.

Le Parlement avait durci les sanctions en 2024, et la CNAM promet de muscler ses contrôles sur les changements de gérance des centres de santé. La prochaine audience dans cette affaire est attendue dans les semaines à venir. D’ici là, les enquêteurs cherchent à remonter la piste des 57,7 millions restants.