Jeudi 19 mars, 17 heures. Un homme de 34 ans, accompagné d’une femme de 31 ans, se présente à l’entrée de la base navale de Faslane, en Écosse. Il demande poliment s’il peut entrer. Le problème : cet endroit abrite la totalité de l’arsenal nucléaire britannique. Et l’homme est de nationalité iranienne.
Faslane, le coffre-fort atomique du Royaume-Uni
La base navale de Sa Majesté à Clyde, plus connue sous le nom de Faslane, n’est pas une caserne ordinaire. Nichée sur les rives du Gare Loch, à 40 kilomètres au nord-ouest de Glasgow, cette installation de 87 hectares héberge les quatre sous-marins de classe Vanguard, seules plateformes des missiles balistiques Trident du Royaume-Uni. En termes concrets, c’est le point névralgique de la dissuasion nucléaire britannique.
Depuis 1969, le site assure une permanence à la mer ininterrompue : à tout instant, au moins un sous-marin patrouille dans l’Atlantique Nord, armé d’ogives nucléaires. Les Vanguard doivent céder la place après 2030 aux nouveaux bâtiments de classe Dreadnought. Faslane accueille aussi les sous-marins d’attaque Astute, à propulsion nucléaire mais armement conventionnel. Le dépôt de Coulport, sur le Loch Long voisin, stocke les têtes nucléaires elles-mêmes.
Faslane compte parmi les sites militaires les plus sensibles d’Europe. Le fait qu’un ressortissant iranien s’y soit présenté en plein conflit armé entre l’Iran d’un côté, les États-Unis et Israël de l’autre, a immédiatement déclenché l’intervention de la police écossaise.
Refoulé à l’entrée, arrêté dans les environs
Selon la BBC et le Guardian, le duo n’a pas tenté de forcer le passage. L’homme a simplement demandé s’il pouvait accéder au site, rapporte la BBC, qui précise que l’entrée lui a été refusée sur-le-champ. Mais au lieu de quitter les lieux, les deux individus sont restés à proximité et ont adopté un comportement jugé suspect. Police Scotland les a interpellés peu après.
La nationalité de la femme n’a pas été communiquée, mais elle ne serait pas iranienne. « Police Scotland a arrêté deux personnes qui ont tenté sans succès d’entrer dans la base navale de Sa Majesté à Clyde, jeudi 19 mars », a confirmé un porte-parole de la Royal Navy, ajoutant que l’enquête était en cours.
Le ministère britannique de la Défense ne considérerait pas l’incident comme « particulièrement grave » à ce stade, rapporte le Guardian. Les motivations du couple restent inconnues. Les services de sécurité jugent prématuré de conclure à une tentative d’espionnage, même si la nationalité de l’homme rend l’affaire politiquement explosive dans le contexte actuel.
Espionnage iranien à Londres : l’autre affaire de la semaine
L’arrestation de Faslane ne survient pas dans un vide. Deux jours plus tôt, le 18 mars, deux hommes comparaissaient devant le tribunal de Westminster pour des charges d’espionnage au profit de Téhéran. Nematollah Shahsavani, 40 ans, binational irano-britannique, et Alireza Farasati, 22 ans, de nationalité iranienne, sont accusés d’avoir mené des activités de surveillance contre des lieux et des individus liés à la communauté juive de Londres entre juillet et août 2025.
Frank Ferguson, responsable de la division antiterroriste du Crown Prosecution Service (CPS), a précisé que les charges portaient sur « la collecte d’informations et la reconnaissance de cibles » pour le compte de l’Iran. Deux autres hommes, arrêtés le 6 mars dans le cadre de la même enquête, ont été relâchés sans poursuites.
Vicki Evans, coordinatrice nationale du contre-terrorisme à la Metropolitan Police, a qualifié ces charges d’« extrêmement graves ». Elle a ajouté que la police « n’hésiterait pas à agir » face à toute menace visant la sécurité de la communauté juive britannique.
Starmer relève le niveau d’alerte des bases militaires
Le premier ministre Keir Starmer a déclaré que le Royaume-Uni avait « relevé les protections de ses bases et de son personnel à leur niveau le plus élevé ». La formule reste volontairement floue : il n’a pas précisé si cette mesure concernait uniquement les installations déployées au Moyen-Orient et en Méditerranée, ou l’ensemble des sites sur le sol national.
La question se pose avec d’autant plus d’acuité que Faslane fait l’objet d’un camp de protestation permanent depuis 1982. Installé juste devant l’entrée, ce campement pacifiste a été créé pour s’opposer à l’achat du système Trident par le gouvernement Thatcher. Quarante ans plus tard, des résidents vivent encore dans des caravanes et des structures temporaires, organisant régulièrement des veillées et des actions directes contre l’arme nucléaire. Le site n’est donc pas coupé du monde extérieur, et la proximité de ce campement civil soulève la question de la surveillance des abords d’une installation aussi stratégique.
La France et ses propres vulnérabilités
L’incident concerne le Royaume-Uni, mais il interpelle directement la France. L’Hexagone possède sa propre force de dissuasion océanique, basée à l’Île-Longue, dans la rade de Brest. Quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de classe Le Triomphant y assurent la même mission de permanence à la mer que les Vanguard britanniques.
Si des opérations de renseignement iranien ciblent les installations nucléaires d’un allié occidental, la base bretonne figure logiquement parmi les points d’attention. Le précédent Strava, révélé par le Monde, avait déjà montré que des données sportives de militaires pouvaient trahir la localisation de sites sensibles, y compris nucléaires. L’approche physique d’un ressortissant iranien à Faslane relève d’un registre différent, plus direct et plus visible.
Le Royaume-Uni doit présenter son nouveau programme de défense dans les prochaines semaines. La sécurité des installations nucléaires nationales, jusque-là considérée comme un sujet technique de second plan, pourrait y occuper une place inattendue. Côté français, le ministère des Armées n’a pas réagi à l’incident de Faslane, mais la question du renseignement iranien sur le sol européen dépasse désormais le cadre des chancelleries.