À 16 kilomètres des plages de Gili Trawangan, Arianto a retenu son souffle. Ce pêcheur de 28 ans venait de remonter dans ses filets un cylindre métallique de 3,7 mètres orné de caractères chinois et d’un logo inconnu : CSIC. Lundi 6 avril, les eaux du nord de Lombok venaient de livrer leur secret.
L’objet mesure 3,7 mètres de long pour 65 centimètres de diamètre. Des ailettes arrière évoquent l’arrière d’une torpille. Des câbles, plusieurs capteurs, une caméra intégrée. L’équipe de déminage de Nusa Tenggara Barat a confirmé l’absence d’explosifs et de matières radioactives. La police de North Lombok a sécurisé la zone et acheminé l’engin vers la base navale de Mataram, avant son transfert à Jakarta pour analyse. Le chef de la base, le colonel Aseptri Prabowo, a déclaré que l’objet serait « envoyé à Jakarta pour une enquête approfondie afin de déterminer son origine, sa fonction et les données qu’il contient. »
CSIC : le constructeur des sous-marins de Pékin
Sur la coque figurent les initiales CSIC : China Shipbuilding Industry Corporation, l’un des deux géants de la construction navale d’État chinois. C’est lui qui fabrique les sous-marins de la marine de l’Armée populaire de libération. Plusieurs analystes spécialisés dans le matériel sous-marin ont identifié le design comme appartenant à la famille Haishen, une gamme de planeurs sous-marins autonomes conçus pour cartographier les fonds et enregistrer des données hydroacoustiques à grande profondeur.
Ces engins ne tirent pas. Ils écoutent. Concrètement, ils mesurent la vitesse des courants, la température de l’eau à différentes profondeurs et captent les signatures sonores qui se propagent dans la colonne d’eau. Les sous-marins militaires, les navires de surface, les flux de trafic maritime : tout ce qui émet un bruit dans l’eau laisse une empreinte que ce type de capteur peut enregistrer et transmettre. Selon les experts interrogés par le South China Morning Post, la famille Haishen est déployée depuis plusieurs années pour alimenter des bases de données stratégiques sur les caractéristiques acoustiques des détroits régionaux.
Un détroit que les sous-marins adorent
Gili Trawangan est célèbre pour ses plages et ses tortues marines. Elle est aussi au bord du détroit de Lombok, l’un des passages maritimes les plus stratégiques d’Asie du Sud-Est. Large de 50 kilomètres et profond de plus de 200 mètres par endroits, ce détroit est l’alternative principale au détroit de Malacca pour le trafic entre l’océan Pacifique et l’océan Indien.
La différence tient à la bathymétrie : Malacca ne dépasse pas 25 mètres à son point le moins profond, ce qui interdit aux sous-marins d’y passer en immersion. Lombok leur offre la profondeur nécessaire pour rester camouflés. C’est pour cela que ce passage figure dans ALKI II, l’acronyme des couloirs de transit maritime désignés par l’Indonésie dans son archipel, reconnus par le droit maritime international. C’est aussi pour cela que les marines américaine, chinoise, australienne et japonaise le connaissent dans les moindres détails. Cartographier sa signature acoustique revient à préparer un terrain d’opérations pour les sous-marins qui l’empruntent.
Le 5e repêchage depuis 2017
Ce n’est pas un accident isolé. En décembre 2020, un pêcheur des îles Selayar, au large du Sulawesi du Sud, avait remonté un engin de la famille Haiyi Sea Wing, autre planeur sous-marin portant les mêmes marquages. En janvier 2021, de nouveaux incidents avaient suivi dans d’autres zones de l’archipel et ont été couverts par CNBC et la presse locale. Selon des données compilées par des chercheurs en défense indonésiens, c’est désormais le cinquième incident de ce type en Indonésie depuis 2017. Des cas similaires ont été documentés aux Philippines et au Vietnam, dans les eaux proches de la mer de Chine méridionale.
Le schéma se répète à chaque fois : un pêcheur trouve l’engin, le signale aux autorités, la marine analyse, Pékin ne commente pas. En 2021, une porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois avait qualifié l’engin trouvé à Selayar d' »équipement de recherche scientifique » égaré accidentellement, sans expliquer ce qu’il faisait à plusieurs centaines de kilomètres des routes maritimes officiellement déclarées par la Chine.
La Grande Muraille Sous-Marine
Derrière ces découvertes répétées, les experts citent un programme structuré. Dès 2013, la Chine a lancé ce que ses ingénieurs ont baptisé la Grande Muraille Sous-Marine (水下长城) : un réseau de capteurs hydrosoniques déployés jusqu’à 2 000 mètres de fond, conçu pour détecter les sous-marins adverses opérant en mer de Chine méridionale. Ces capteurs fixes sont complétés par des engins mobiles autonomes, déployés pour cartographier des zones précises et collecter des données en temps réel.
Selon des travaux publiés par le Centre pour la sécurité et les technologies émergentes de l’université Georgetown, des engins de ce type ont été repérés de manière récurrente aussi loin au sud que la mer de Java depuis 2018. La présence dans ALKI II présente un intérêt particulier pour la planification militaire : toute force navale cherchant à transiter discrètement entre les deux océans passe par ce couloir. Pékin dispose ainsi de données acoustiques précises sur un passage emprunté par les sous-marins américains, australiens et japonais en cas de tension en mer de Chine.
Jakarta marche sur des oeufs
L’Indonésie se retrouve dans une position délicate. Première économie de l’Asie du Sud-Est, elle est en litige avec la Chine sur les eaux de la mer de Natuna, dans le nord-ouest de l’archipel, où des gardes-côtes et bateaux de pêche chinois empiètent régulièrement. Mais la Chine reste son premier partenaire commercial, et Jakarta évite systématiquement les escalades publiques.
Depuis 2017, chaque fois qu’un engin similaire a été repêché, les autorités indonésiennes ont rendu leurs conclusions de manière discrète ou conclu à une « origine à déterminer », sans jamais mettre nommément Pékin en cause publiquement. L’ambassade de Chine à Jakarta n’a pas répondu aux demandes d’explication formulées après cet incident. Le colonel Prabowo a résumé la position officielle : « Nous avons géré l’objet avec une extrême prudence dès le moment de sa découverte. »
Les conclusions des techniciens de Jakarta devraient être communiquées dans les semaines à venir. Elles pourraient confirmer officiellement ce que les cinq incidents précédents suggèrent : les fonds du détroit de Lombok sont devenus un terrain actif de renseignement sous-marin, à quelques kilomètres des récifs où plongent chaque jour les touristes de Gili Trawangan.