Jeudi 19 mars, cour d’assises de Paris. Deux femmes prennent la parole pour la première fois devant la justice française. Elles décrivent les marchés aux enchères humains, les viols quotidiens, les reventes d’une main à l’autre. Face à elles, le box des accusés est vide : l’homme qu’elles viennent accuser est probablement mort depuis huit ans.

Un demi-frère de Merah jugé par contumace

Sabri Essid, djihadiste français et demi-frère de Mohammed Merah, comparaît par contumace devant la cour d’assises spécialement composée de Paris. Il est accusé de génocide et de crimes contre l’humanité commis contre la communauté yézidie entre 2014 et 2016. Connu sous le nom de guerre « Abou Dojanah » au sein de l’organisation État islamique, il aurait été tué en 2018 en sautant sur une mine en Syrie, selon les renseignements français. Le procès, ouvert lundi, est le premier du genre en France.

L’audience a basculé jeudi avec l’arrivée de deux femmes yézidies, Aveen et Basi (prénoms modifiés à leur demande). Elles ont traversé des milliers de kilomètres depuis leur pays de relocalisation pour venir témoigner à Paris. Ce sont les premières survivantes du génocide yézidi à s’exprimer devant la justice française, rapporte Le Monde.

« Mieux aurait valu qu’ils nous tuent »

Le 3 août 2014, les combattants de l’État islamique ont déferlé sur le Sinjar, région montagneuse du nord de l’Irak peuplée en majorité de Yézidis, une minorité religieuse kurdophone dont les traditions remontent à plusieurs millénaires. Les hommes ont été séparés des femmes. Des milliers ont été exécutés. Les femmes et les enfants sont devenus du butin de guerre, distribués et vendus selon un système codifié par l’organisation djihadiste.

« Ça aurait été mieux s’ils nous avaient tués », a déclaré Basi à la barre, selon 20 Minutes. Sa fille Djami, 11 ans au moment de la capture, a elle aussi été réduite en esclavage sexuel, « abusée et blessée dans les bombardements », a précisé le président de la cour. Mère et fille ont été séparées quand Djami avait 17 ans.

Les souvenirs sont si douloureux que les deux femmes peinent à les formuler. Le président Marc Sommerer a choisi de lire lui-même les déclarations qu’elles avaient faites à une enquêtrice pendant l’instruction. « Quand on devient président d’assises c’est qu’on a acquis de l’expérience, mais ce que vous avez raconté je ne l’avais jamais entendu », a-t-il admis, rapporte Le Monde.

Vendue pour une voiture et un fusil

Aveen avait 21 ans quand elle a été capturée avec sa fille de deux ans. Emmenée sur un marché de Deir ez-Zor, en Syrie, elle a été photographiée puis présentée à un groupe de 25 à 30 combattants. Les femmes enfilaient leurs plus beaux vêtements, retiraient leur foulard et attendaient qu’un acheteur les choisisse. Certaines se coupaient les cheveux pour tenter d’être rejetées.

L’homme qui voulait Aveen a donné sa voiture et son arme pour l’acquérir, relate 20 Minutes. Dans le logement où elle a été emmenée se trouvaient trois djihadistes, dont Sabri Essid. En deux ans et trois mois de captivité, Aveen est passée entre les mains de neuf hommes différents, revendue d’un bourreau à l’autre. Tous vivaient sous le même toit : elle croisait en permanence ses tortionnaires passés et présents.

« Les rapports sexuels imposés étaient très douloureux, ils duraient longtemps », a lu le président. « Je pleurais pendant les viols et lui ne disait rien. » Un des combattants refusait certaines pratiques qu’il jugeait contraires à la religion, tout en violant sa captive au quotidien. La contradiction entre la revendication de piété et la violence systématique illustre la mécanique idéologique de l’État islamique, qui avait érigé l’esclavage sexuel en règle théologique.

Sa fille, régulièrement arrachée de ses bras, a aujourd’hui 13 ans. Quand le président lui a demandé comment elle allait, Aveen s’est effondrée. « C’est très difficile parce que son papa n’est pas là. Je ne peux pas faire revenir son père. »

6 800 captifs, une poignée de procès dans le monde

La Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur la Syrie a qualifié de génocide les exactions contre les Yézidis dès juin 2016. Le rapport estime qu’environ 5 000 hommes ont été tués et que 6 800 femmes et enfants ont été réduits en esclavage. Plus de 2 700 d’entre eux restent portés disparus à ce jour.

Les poursuites judiciaires, elles, se comptent sur les doigts d’une main. L’Allemagne a prononcé la première condamnation mondiale pour génocide yézidi en novembre 2021. Le tribunal de Francfort a condamné à la perpétuité un djihadiste irakien, Taha Al-J., reconnu coupable d’avoir acheté une femme yézidie et sa fille de cinq ans, puis laissé l’enfant mourir de soif, enchaînée en plein soleil. En dehors de ce cas et de quelques procédures en Irak, la quasi-totalité des bourreaux n’ont jamais été inquiétés.

Le procès Essid place la France dans un cercle restreint de pays qui activent la compétence universelle pour des faits commis à des milliers de kilomètres de leur territoire. L’accusé est français, les victimes sont irakiennes, les crimes ont été perpétrés en Syrie et en Irak.

Juger un mort pour que les vivantes soient entendues

Juger un homme probablement décédé peut sembler vain. C’est pourtant tout l’enjeu de ce procès : la procédure par contumace permet de qualifier les faits, d’établir un récit judiciaire et d’offrir aux parties civiles une reconnaissance que dix ans d’exil ne leur ont pas apportée. Pour Aveen et Basi, prendre la parole dans un tribunal français, face à des juges qui nomment les crimes subis, constitue un acte que la communauté yézidie attend depuis le 3 août 2014.

Le procès doit durer trois semaines. Le verdict est attendu début avril. Si les chefs de génocide et de crimes contre l’humanité sont retenus, ce sera la première condamnation de ce type prononcée par un tribunal français.