Samedi soir, plus de 90 silhouettes vêtues de noir, visages masqués, ont déferlé sur le village de Jaloud, en Cisjordanie occupée. Des voitures ont pris feu, des maisons ont été incendiées, des fenêtres ont volé en éclats. Sur un mur, quelqu’un a peint trois mots à la bombe : « Vengez Yehuda. » L’attaque n’avait rien de spontané. Elle a été planifiée, coordonnée et diffusée sur des boucles WhatsApp, en plein Aïd al-Fitr.

Un colon de 18 ans tué, des groupes WhatsApp en embuscade

Tout part de la mort de Yehuda Sherman, 18 ans, colon israélien percuté samedi par un véhicule conduit par un Palestinien alors qu’il roulait en quad. La police israélienne a ouvert une enquête pour déterminer si l’accident était délibéré ou non. La réponse n’a pas attendu les conclusions.

En quelques heures, des groupes WhatsApp utilisés par des colons ont relayé un appel à la « campagne de vengeance », selon le quotidien israélien Haaretz. Les messages interceptés ne laissent aucune ambiguïté. L’un d’eux : « Les Juifs ne resteront pas silencieux face au sang juif versé. » Un autre, plus direct : « Nous exigeons la vengeance et l’expulsion de l’ennemi. »

Résultat : plus de 20 attaques en une seule nuit, selon un responsable de la Défense cité par des médias israéliens. Les villages de Jaloud, Qaryout, al-Funduqmiya et Silat al-Dhahr ont été visés. Véhicules incendiés, habitations en feu, champs agricoles détruits.

Des images de chaos, trois blessés à la tête

Des vidéos diffusées en ligne, que la BBC n’a pas pu vérifier de manière indépendante, montrent un groupe compact de plus de 90 individus en noir, beaucoup cagoulés, se ruant dans Jaloud. D’autres images, attribuées au même village, montrent plusieurs véhicules en flammes, des bâtiments aux vitres brisées et des ambulances toutes sirènes hurlantes.

Le Croissant-Rouge palestinien a confirmé que trois Palestiniens avaient été hospitalisés avec des blessures à la tête après avoir tenté de s’interposer face aux assaillants. Certains agresseurs auraient aussi été blessés, selon les mêmes sources.

L’attaque a eu lieu pendant l’Aïd al-Fitr, la fête qui marque la fin du ramadan. Le ministère palestinien des Affaires étrangères a condamné « l’incendie de maisons et de biens, la terreur et le meurtre de civils, et le ciblage de routes et carrefours vitaux » en pleine célébration religieuse.

L’armée est arrivée après les flammes

L’armée israélienne a reconnu dans un communiqué avoir envoyé des troupes et des unités de la police des frontières dans plusieurs villages palestiniens « après avoir reçu des rapports faisant état de civils israéliens commettant des actes d’incendie contre des structures et des biens ». Le mot clé : « après ». Pas avant. Pas pendant.

Yesh Din, une organisation israélienne de défense des droits des Palestiniens en Cisjordanie, a qualifié la nuit de « nuit de pogroms ». Son communiqué publié dimanche sur le réseau X est cinglant : « Malgré une connaissance préalable des attaques planifiées, les forces n’ont une fois de plus pas préparé de réponse adéquate. Aucune mesure préventive n’a été mise en place pour arrêter les pogroms, et aucun suspect n’a été arrêté, ni en temps réel ni depuis. »

Ce n’est pas la première fois que l’armée est accusée de passivité face aux violences de colons. Des rapports des Nations unies et de plusieurs ONG documentent depuis des années un schéma récurrent : alertes ignorées, intervention tardive, impunité quasi totale pour les auteurs. Selon les données de B’Tselem, l’ONG israélienne de défense des droits humains, moins de 10 % des plaintes déposées par des Palestiniens victimes de violences de colons aboutissent à une mise en examen.

Smotrich aux funérailles, silence sur les représailles

Dimanche après-midi, les funérailles de Yehuda Sherman ont rassemblé environ 500 personnes, selon les médias israéliens. Parmi elles, Bezalel Smotrich, ministre des Finances et figure de la droite radicale israélienne, sanctionné par le Royaume-Uni, le Canada et la France pour incitation à la violence contre les Palestiniens.

Smotrich n’a pas condamné les attaques. Dimanche soir, des colons bloquaient des routes en Cisjordanie occupée. L’agence de presse palestinienne WAFA rapportait que de nouveaux groupes se rassemblaient à la périphérie de villages, et qu’un lave-auto avait été incendié au nord-ouest de Naplouse.

15 Palestiniens tués en trois semaines

Les données des Nations unies dessinent une accélération nette. Depuis le 1er mars, date du début de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, six Palestiniens ont été tués par des colons en Cisjordanie. Depuis le début de l’année 2026, le bilan grimpe à sept tués par des colons et 18 par les forces armées israéliennes.

Début mars, l’Union européenne et le Royaume-Uni avaient exigé qu’Israël mette un terme à l’escalade des violences de colons. L’appel n’a produit aucun effet visible. La corrélation entre l’intensification du conflit régional et la montée des attaques en Cisjordanie est relevée par plusieurs observateurs : pendant que l’attention mondiale se concentre sur les frappes en Iran et au Liban, la violence quotidienne dans les territoires occupés passe sous les radars.

Le cadre légal est limpide : les 160 colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, qui abritent environ 700 000 colons installés au milieu de 3,3 millions de Palestiniens, sont considérées comme illégales au regard du droit international. La Cour internationale de justice a confirmé cette position dans un avis consultatif de juillet 2024, qualifiant l’occupation de « violation du droit à l’autodétermination du peuple palestinien ».

Dimanche soir, alors que de nouveaux rassemblements de colons étaient signalés aux abords de villages palestiniens, aucune arrestation n’avait été annoncée par les autorités israéliennes.