30 373 voitures volées en Allemagne en 2024. Moins d’un tiers retrouvées. Et bientôt, pour une partie d’entre elles, un certificat d’immatriculation tout neuf, délivré par Moscou.

Le ministère de l’Intérieur russe a rédigé, sur instruction directe de Vladimir Poutine, un projet de loi autorisant l’immatriculation sur le sol russe de véhicules recherchés par les polices occidentales. Le texte, révélé par le quotidien moscovite Kommersant début février, vise officiellement à « protéger les intérêts des propriétaires dont les véhicules ont été signalés à la demande d’États hostiles ». Derrière cette formule administrative se cache un mécanisme qui pourrait transformer le vol automobile en Europe en activité quasi légale.

Vingt-sept pays européens classés « hostiles »

La liste des États concernés ne laisse aucune ambiguïté. Les 27 membres de l’Union européenne y figurent, aux côtés de la Suisse, de la Norvège, des États-Unis, du Canada, du Japon, de la Corée du Sud et de l’Australie. Concrètement, toute voiture volée dans l’un de ces pays et acheminée jusqu’en Russie pourrait obtenir des papiers officiels, à condition que le pays d’origine figure sur cette liste. Le projet englobe aussi les véhicules récupérés dans les territoires ukrainiens occupés, ceux que Kiev a déclarés disparus.

Aujourd’hui, la loi russe interdit l’immatriculation de véhicules faisant l’objet d’un mandat de recherche international. Le ministère de l’Intérieur justifie le changement par une impossibilité pratique : depuis le début de la guerre en Ukraine, les autorités des « États hostiles » ne répondent plus aux demandes d’information russes. L’Allemagne est citée nommément. Selon Moscou, 123 véhicules allemands recherchés internationalement ont été localisés sur le territoire russe en janvier 2026. Berlin n’a fourni aucune explication sur les raisons de ces mandats.

Un dialogue policier réduit à néant

La police criminelle fédérale allemande (BKA) confirme à Deutsche Welle l’extinction totale des échanges d’informations avec la Russie sur ces dossiers. L’agence reconnaît avoir reçu des demandes russes, mais les considère comme relevant du droit civil (propriété, intérêt du propriétaire à récupérer son bien) et non de sa compétence. Traduction : personne, côté européen, ne va négocier le retour de voitures volées avec un pays sous sanctions.

Benjamin Jendro, porte-parole du syndicat de police GdP à Berlin, enfonce le clou. « On peut facilement imaginer qu’à l’heure actuelle, aucun fonctionnaire allemand ne va se rendre en Russie pour récupérer un véhicule volé, d’autant que les indemnisations par les assurances sont souvent déjà réglées quand le véhicule est retrouvé. » Pour lui, ce projet de loi constitue un « signal désastreux » qui « encourage la criminalité ».

Le fantôme des années 90 ressurgit

Les experts russes eux-mêmes tirent la sonnette d’alarme, et leur inquiétude vient d’un souvenir précis. Alexander Kholodov, membre de la Chambre publique de la Fédération de Russie (un organe consultatif dont les membres sont nommés par le président), a décrit au portail russe Autonews un scénario de fraude qu’il connaît bien. « C’était déjà le cas dans les années 1990 et au début des années 2000. Le schéma impliquait un vol mis en scène : la voiture est vendue en Allemagne, arrive en Russie, et un mois plus tard seulement, le propriétaire déclare la disparition du véhicule. Puis il touche aussi l’indemnisation de l’assurance en Allemagne. »

L’avocat russe Sergueï Smirnov partage cette analyse. Selon lui, « la nouvelle loi pourrait inciter ceux qui vivent hors de Russie à intensifier leurs activités dans le domaine de la fraude à l’assurance à l’étranger. Les voitures sont volées en Europe, les victimes reçoivent leur indemnisation, les véhicules sont ensuite transportés illégalement en Russie et légalisés par l’immatriculation ». Un circuit clé en main, rendu possible par le vide juridique que Moscou s’apprête à créer.

30 000 vols par an, et 70 % jamais élucidés

Les chiffres allemands donnent la mesure du problème. Sur les 30 373 véhicules volés en 2024 selon le BKA, seuls 8 858 cas ont été résolus, soit à peine 29 %. Les 70 % restants représentent des voitures qui disparaissent dans la nature, souvent vers l’Europe de l’Est, où elles sont démontées pour pièces ou réexpédiées plus loin.

Benjamin Jendro décrit la mécanique : « Depuis des années, on voit des voitures volées, acheminées vers l’Europe de l’Est et immédiatement démontées, parce que les constructeurs ont massivement renforcé leurs dispositifs antivol en installant des traceurs GPS. Mais il existe aussi des véhicules qui sont essentiellement volés sur commande et qui se retrouvent très vite dans des pays où nous n’avons plus accès. » La Russie s’apprête à devenir officiellement l’un de ces pays.

L’Allemagne n’est pas un cas isolé. Selon Eurostat, les vols de biens (incluant les véhicules) ont progressé de 4,8 % dans l’Union européenne en 2023 par rapport à 2022. En France, le ministère de l’Intérieur recense environ 130 000 vols ou tentatives de vol de véhicules chaque année, un chiffre stable mais élevé. La base de données d’Interpol sur les véhicules volés (SMV) contient des millions d’entrées, alimentée par les polices de 196 pays membres. Sauf que la Russie, en légalisant l’immatriculation de ces véhicules, rendrait cette base partiellement caduque sur son territoire.

Les assureurs allemands minimisent, les policiers s’inquiètent

Le fossé entre les deux lectures du risque est frappant. L’Association allemande des assurances (GDV) assure à Deutsche Welle n’avoir « aucune connaissance du schéma décrit » et suppose « que la grande majorité des vols de véhicules sont de vrais vols et non des mises en scène ». Elle ne s’attend pas à ce qu’un changement législatif en Russie provoque une hausse significative des vols en Allemagne.

Les syndicats de police voient les choses autrement. Pour la GdP, les statistiques de vol automobile restent « à un niveau très élevé depuis des années » et une telle loi « saperait davantage la lutte des autorités de sécurité contre les réseaux internationaux de trafic de voitures ». Le désaccord n’est pas anodin : il oppose ceux qui paient les sinistres (et les répercutent sur les primes) à ceux qui traquent les voleurs sur le terrain.

Quand la géopolitique dicte le droit pénal

Ce projet de loi dépasse le simple fait divers automobile. Il illustre une rupture complète dans la coopération judiciaire et policière entre la Russie et l’Occident, conséquence directe de la guerre en Ukraine et des sanctions. Avant 2022, malgré les tensions, un canal existait. Des véhicules étaient parfois identifiés en Russie et restitués. Ce canal est mort.

Moscou retourne l’argument : puisque les Européens ne répondent plus, pourquoi maintenir l’interdiction d’immatriculer ? La logique juridique russe traite la coopération brisée comme une justification, pas comme un problème. Et le texte a été rédigé sur instruction présidentielle, ce qui lui confère un poids politique considérable dans le système législatif russe.

Le projet en est encore au stade de la discussion parlementaire. S’il est adopté, il pourrait entrer en vigueur dans les prochains mois. Pour les propriétaires européens de SUV premium ou de berlines allemandes, les deux catégories les plus ciblées par les réseaux de vol organisé, la nouvelle loi ne changera pas grand-chose au quotidien : leur voiture disparaîtra toujours aussi vite. La différence, c’est qu’elle roulera désormais avec des papiers en règle, quelque part entre Moscou et Vladivostok.