Un million de dollars qui partent en fumée chaque jour. C’est ce que coûtait Sora à OpenAI depuis des mois. Le 26 avril, le générateur de vidéo fermera ses portes après dix-sept mois de vie publique, et trois cadres parmi les plus exposés de la maison sont sortis vendredi 17 avril, le même jour.

Le calendrier, détaillé par TechCrunch et Bloomberg, ressemble à un grand ménage. L’application Sora et la version web ferment le 26 avril 2026. L’API suit le 24 septembre. Entre-temps, Kevin Weil quitte la direction de l’initiative OpenAI for Science, Bill Peebles abandonne la tête de Sora, Srinivas Narayanan part de sa fonction de directeur technique des applications entreprise. Trois annonces en vingt-quatre heures. Dans une boîte qui avait fait de la communication feutrée une signature, le signal est limpide.

Du million d’utilisateurs à moins de 500 000

Sora avait décollé en décembre 2024 sur les comptes ChatGPT Plus et Pro, d’abord aux États-Unis et au Canada. Le nom venait du japonais et signifiait ciel, pour évoquer un potentiel créatif sans limite. Le pic a été atteint rapidement, autour d’un million d’utilisateurs selon les chiffres repris par Wikipedia et cités par le Wall Street Journal. Ensuite, la courbe a plongé. Moins de 500 000 utilisateurs actifs quelques mois plus tard, alors que la facture compute ne bougeait pas, elle.

Un million de dollars chaque jour, soit 365 millions sur l’année. OpenAI n’a jamais confirmé la somme mais n’a pas démenti l’enquête du Wall Street Journal, reprise fin mars par TechCrunch, qui pointait les coûts d’infrastructure délirants d’un produit vidéo sur puces GPU. Le calcul était cruel. Chaque utilisateur qui partait laissait derrière lui une quote-part fixe de dépenses que l’entreprise devait absorber toute seule.

Disney largué avec 57 minutes de préavis

Le coup le plus raide, raconté par le Wall Street Journal, a été infligé à Disney. Le studio avait mis un milliard de dollars sur la table pour un partenariat avec Sora, ambition affichée de tester l’outil sur plusieurs franchises. Disney a appris la fermeture moins d’une heure avant le communiqué public du 24 mars 2026. Le partenariat s’est dissous sur-le-champ, sans négociation de transition, sans préavis sérieux.

L’épisode n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose du rapport de force que Sam Altman entretient avec ses partenaires de contenu. Tyler Perry avait déjà gelé en 2024 un projet d’expansion de studio évalué à 800 millions de dollars, en voyant les premières démos de Sora. Les éditeurs japonais ont plusieurs fois exigé que l’entraînement de Sora cesse sur leurs catalogues. Les deepfakes de célébrités décédées, permis par défaut dans Sora 2, avaient même déclenché des menaces judiciaires.

Trois bureaux vides, 11 cofondateurs, 2 rescapés

Le mouvement du 17 avril est d’une autre nature. Kevin Weil, passé d’Instagram à OpenAI en 2024, avait été directeur produit avant de prendre la tête d’OpenAI for Science. Son équipe venait de livrer GPT-Rosalind, un modèle dédié à la biologie et à la découverte de médicaments. Il écrit dans son message d’adieu avoir vécu « deux années qui ouvrent la tête ». L’initiative qu’il dirigeait est décentralisée, absorbée par les autres groupes de recherche. Elle disparaît en tant qu’entité.

Bill Peebles parle de « l’honneur et l’aventure d’une vie » et assure que Sora a « déclenché un énorme cycle d’investissement dans la vidéo ». Srinivas Narayanan, chargé de l’IA côté entreprises, part pour « retrouver sa famille », formule rituelle que The Next Web relève avec prudence. Sur les onze cofondateurs d’OpenAI, il en reste deux. Sam Altman et Greg Brockman. Au moins douze cadres dirigeants ont quitté la maison en 2025. Ilya Sutskever, Mira Murati, Bob McGrew, John Schulman sont tous allés planter leur drapeau ailleurs, chez Anthropic, chez Meta Superintelligence Labs, ou dans leurs propres structures.

Le pivot entreprise, sans la galerie

Sam Altman a tranché. Les « quêtes annexes », comme il les appelle en interne selon plusieurs sources citées par Bloomberg, sont terminées. L’entreprise, soit un peu plus de 40 % des revenus en avril 2026, doit rejoindre la parité avec le grand public d’ici la fin de l’année. Les revenus mensuels tournent autour de 2 milliards de dollars, soit 25 milliards en rythme annualisé, sur 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT. Les pertes attendues pour 2026 atteignent 14 milliards. Le compute est rare, cher, et doit servir là où il rapporte.

Ce qui reste à construire dans ce périmètre resserré ressemble à une « superapp », selon le terme qui circule dans les communications internes. Un assistant unique, personnalisé, vertical, décliné pour la banque, la santé, le droit, l’industrie. Les clients visés paient par siège et par mois, ne réclament pas de générer des vidéos virales de chatons sur Instagram. Ils veulent des garanties de fiabilité, des contrats d’hébergement privé, des audits de sécurité. Sora n’entrait plus dans le cadre.

Anthropic passe devant sans faire de bruit

Le contraste avec le concurrent direct commence à devenir gênant. Anthropic a atteint 30 milliards de dollars de revenus annualisés, dépassant OpenAI en chiffre d’affaires brut selon The Next Web. Plus dur à avaler, la startup de San Francisco dépense environ un quart de ce que coûte OpenAI pour entraîner ses modèles. Son outil Claude Code a raflé une grosse part des contrats chez les éditeurs de logiciels et les directions informatiques d’entreprise. Dans les mots employés par le Wall Street Journal, « Claude Code mangeait le déjeuner d’OpenAI » chez les ingénieurs, pile sur le segment où Sam Altman voulait concentrer les forces.

La comparaison est d’autant plus amère que la marque Sora avait une notoriété grand public qu’Anthropic n’a jamais cherché à construire. OpenAI se sépare donc de ce qui faisait rêver les créatifs, pour aller se battre sur le terrain où Anthropic a déjà posé des marqueurs. Le pari n’est pas absurde. Il est simplement très en retard.

Huit jours pour sauver ses clips

Pour les utilisateurs, la fenêtre est serrée. Le 26 avril 2026, plus de générations, plus d’application, plus de web. Les créateurs qui souhaitent conserver leurs vidéos ont intérêt à les rapatrier cette semaine. L’API reste ouverte jusqu’au 24 septembre pour les intégrations tierces, laissant aux entreprises qui avaient bâti des pipelines sur Sora le temps de trouver une alternative. Les concurrents, de Runway à Google Veo en passant par Kling chez Kuaishou, ont déjà ouvert leurs portes aux clients orphelins.

Reste une question que personne ne pose trop fort. Si Sora, lancé avec la plus grosse force de frappe marketing du secteur, n’a pas tenu le million d’utilisateurs, combien d’entre nous utilisent réellement la vidéo générative en 2026 ? La réponse d’OpenAI est claire. Trop peu pour justifier un million de dollars de compute par jour. Trop peu aussi pour garder trois grands cadres sur un même bateau qui prenait l’eau. Le prochain vrai test arrive en mai, quand Sam Altman doit présenter aux investisseurs la nouvelle feuille de route.