Mardi matin, des policiers de la brigade financière anticorruption se sont présentés à l’entrée du palais. Ils repartiront sans avoir franchi les bureaux. L’Élysée vient d’opposer aux enquêteurs du Parquet national financier un argument constitutionnel rarissime : l’article 67. En jeu, vingt-deux ans de cérémonies au Panthéon attribuées sans interruption à la même société.

Une seule entreprise pour quatre présidences

L’affaire débute par une révélation du Canard Enchaîné en décembre 2023, confirmée depuis par l’AFP et plusieurs grands quotidiens. Une PME parisienne d’une trentaine de salariés, fondée en 1996 et baptisée Shortcut Events, a remporté la quasi-totalité des contrats d’organisation des entrées au Panthéon entre 2002 et 2024. Quatre présidents s’y sont succédé. Aucun marché public concurrentiel ne semble avoir interrompu cette série.

La société, dirigée par Christophe Pinguet et Lionel Laval, a piloté les hommages les plus médiatiques de la République. Simone Veil en 2018, Joséphine Baker en 2021, Missak Manouchian en 2024 : à chaque fois, la même équipe, le même prestataire, le même circuit administratif. Selon les éléments rapportés par Euronews et Le Tribunal du Net, chaque cérémonie a coûté environ deux millions d’euros au contribuable, soit plus de vingt millions cumulés sur la période.

Le PNF parle de « soutien miraculeux »

Le Parquet national financier a ouvert une information judiciaire le 2 octobre 2025, après deux ans d’enquête préliminaire. Les chefs d’accusation visés sont lourds : favoritisme, prise illégale d’intérêts, corruption et trafic d’influence. La favorisation d’un candidat dans un marché public est passible de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 euros d’amende.

Deux juges d’instruction du pôle économique et financier du tribunal judiciaire de Paris ont coordonné les opérations menées mardi. Plusieurs domiciles privés et des locaux de plusieurs administrations ont été ciblés en parallèle. Les enquêteurs cherchent à comprendre comment Shortcut Events a pu décrocher si longtemps les marchés du Centre des monuments nationaux, de la rue de Valois et de la présidence elle-même. Une formule, citée par Euronews, résume leur intuition : un « soutien miraculeux » au sein de ces institutions.

L’Élysée brandit l’article 67

« L’accès aux services de l’Élysée n’a pas été autorisé. » La phrase, signée du procureur Pascal Prache, dit tout du blocage. La présidence a invoqué l’article 67 de la Constitution de la Cinquième République, qui consacre l’irresponsabilité pénale du chef de l’État pendant son mandat. Par extension juridique contestée, les services dépendant de la présidence revendiquent une inviolabilité de leurs locaux.

L’Élysée a tout de même promis de transmettre, sur demande, les documents qu’il juge « détachables de l’activité du chef de l’État ». Une formulation qui laisse aux conseillers du président la main sur le tri. Pour les enquêteurs, c’est précisément la marge de manœuvre qu’ils espéraient combler en se déplaçant sur place. La perquisition s’est donc soldée par un constat de refus, dressé puis transmis aux deux juges d’instruction.

Première opération depuis l’affaire Benalla

Une visite judiciaire au sommet de l’État reste exceptionnelle. La précédente remonte au 25 juillet 2018 : les enquêteurs étaient alors entrés dans le bureau d’Alexandre Benalla, dans le cadre de l’enquête sur les violences du 1er mai. Huit ans plus tard, la machine judiciaire revient frapper à la même porte, mais avec un objet beaucoup plus structurel : un soupçon de favoritisme installé sur deux décennies, qui dépasse largement le mandat actuel.

L’enquête englobe d’ailleurs d’autres prestations attribuées à Shortcut Events. La société a notamment piloté la commémoration du 80e anniversaire du Débarquement en juin 2024, l’un des événements protocolaires les plus coûteux du quinquennat. Là encore, les conditions d’attribution intéressent les magistrats. Le périmètre couvert par les juges remonte à 2002, sous Jacques Chirac, et traverse les présidences Sarkozy, Hollande et Macron.

Le départ d’un haut fonctionnaire a tout changé

Le tournant est venu de l’intérieur. En juin 2025, Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux, a quitté ses fonctions. Quelques semaines plus tard, le marché de la panthéonisation de Robert Badinter, prévue à l’automne 2025, a été attribué pour la première fois en plus de vingt ans à un autre prestataire : l’agence Auditoire, pour 2,4 millions d’euros. Une rupture nette, symbolique, et qui a sans doute accéléré l’ouverture de l’information judiciaire trois mois plus tard.

La nouvelle direction du Centre des monuments nationaux affirme avoir relancé la concurrence sur l’ensemble des grands événements protocolaires. Trop tard pour les vingt-deux années précédentes : ce sont précisément ces marchés que les juges veulent éplucher, contrat par contrat, pour reconstituer la chaîne de décision.

Un précédent constitutionnel à venir

Le bras de fer ne fait que commencer. Les magistrats peuvent saisir le procureur général près la Cour de cassation, voire interroger le Conseil constitutionnel sur la portée exacte de l’article 67 face à des faits antérieurs au mandat en cours et concernant des prestataires extérieurs. La question de fond est lourde : la présidence peut-elle opposer son inviolabilité pour des contrats publics signés sous d’autres présidents, par des administrations qui lui sont rattachées ?

D’ici quelques semaines, les juges devront décider s’ils tentent un nouveau passage à l’Élysée, cette fois avec une commission rogatoire renforcée, ou s’ils se contentent des pièces que la présidence acceptera de transmettre. Dans les deux cas, l’enquête sur Shortcut Events s’annonce comme l’un des dossiers les plus politiques du calendrier judiciaire 2026. Au bout du fil : vingt-deux ans de cérémonies, plus de vingt millions d’euros et une question simple à laquelle personne n’a encore voulu répondre publiquement. Pourquoi toujours la même société ?