76 mètres de haut, quatre lions dorés, une statue de la Liberté au sommet et les mots « One Nation Under God » gravés dans la pierre. Ce jeudi 16 avril, la Commission of Fine Arts examine les plans définitifs du monument le plus controversé que Washington ait vu depuis des décennies : l' »Arc de Trump ».
Plus haut que l’Arc de Triomphe, deux fois le Lincoln Memorial
Le projet, porté par le cabinet Harrison Design basé à Washington, prévoit une structure de 250 pieds, soit environ 76 mètres. Le chiffre n’a rien d’anodin : un pied pour chaque année écoulée depuis la déclaration d’indépendance des États-Unis, dont le 250e anniversaire tombe le 4 juillet 2026. En comparaison, l’Arc de Triomphe de Paris culmine à 50 mètres. Le Lincoln Memorial, situé juste en face sur l’autre rive du Potomac, ne dépasse pas les 30 mètres.
L’arche se dresserait sur Memorial Circle, un rond-point en Virginie coincé entre le pont d’Arlington et le cimetière national d’Arlington, où reposent plus de 400 000 anciens combattants américains. Les rendus architecturaux, soumis au ministère de l’Intérieur début avril et relayés par CBS News, montrent une structure néoclassique surmontée d’une figure ailée tenant un flambeau, flanquée de deux aigles géants. Quatre lions encadrent la base. De chaque côté de la voûte, deux inscriptions : « One Nation Under God » et « Liberty and Justice for All ».
D’un éditorial de magazine à un projet présidentiel en six mois
L’idée n’est pas née dans un bureau ovale. En avril 2025, le critique d’art Catesby Leigh publie un essai dans The American Mind, intitulé « Washington Needs an Arch ». Il y souligne que la capitale fédérale, contrairement à Paris, Rome ou New Delhi, ne possède aucun arc monumental. L’argument séduit la Maison-Blanche.
Six mois plus tard, en octobre 2025, Trump présente une maquette à des journalistes dans le Bureau ovale. Le journaliste Ed O’Keefe, de CBS, baptise aussitôt le projet « Arc de Trump ». Le surnom colle. Le soir même, trois modèles à échelle réduite sont exposés lors d’un dîner avec des donateurs. Trump choisit le plus grand des trois.
Le 23 janvier 2026, le président dévoile officiellement le design de 250 pieds. « Ce sera le PLUS GRAND et le PLUS BEAU Arc de Triomphe au monde », écrit-il sur les réseaux sociaux, en lettres capitales. L’architecte retenu est Nicolas Leo Charbonneau. Le projet, selon Trump, serait « entièrement financé » grâce à l’excédent budgétaire des travaux de rénovation de la salle de bal de la Maison-Blanche.
15 millions de dollars et des vétérans en colère
Les chiffres officiels racontent une autre histoire. Selon le plan budgétaire du National Endowment for the Humanities pour l’exercice 2026, 2 millions de dollars de fonds spéciaux et 13 millions de fonds complémentaires sont réservés au projet. Le contribuable américain mettra la main à la poche.
Le 19 février 2026, trois vétérans de la guerre du Vietnam et un historien de l’architecture déposent une plainte de 19 pages devant le tribunal fédéral de Washington, par l’intermédiaire de l’association Public Citizen. Leur argument principal : l’arche bloquerait les « vues réciproques historiquement significatives » entre le Lincoln Memorial et le cimetière d’Arlington, un axe visuel établi il y a près d’un siècle et chargé de symboles liés à la guerre civile américaine.
La plainte invoque le Commemorative Works Act de 1986, une loi fédérale qui encadre l’implantation de monuments sur le sol de la capitale. Les vétérans affirment que l’administration Trump n’a pas obtenu l’autorisation du Congrès, première étape légale obligatoire. La semaine dernière, la juge Tanya Chutkan, déjà connue pour avoir traité plusieurs dossiers judiciaires impliquant Donald Trump, a refusé de bloquer le chantier par une injonction préliminaire. Elle a toutefois ordonné au National Park Service de publier un avis public avant tout coup de pioche.
Une commission composée exclusivement de proches de Trump
La Commission of Fine Arts, l’organe fédéral chargé de valider le design des monuments à Washington, se réunit ce 16 avril pour examiner les plans soumis par Harrison Design. L’instance doit aussi se prononcer sur le projet de centre d’accueil des visiteurs de la Maison-Blanche, confié au cabinet AECOM, et sur des modifications de l’Eisenhower Executive Office Building.
Le problème, pointé par plusieurs médias américains dont CBS News et Al Jazeera : les sept membres actuels de la commission ont tous été nommés par Donald Trump. Aucune voix d’opposition ne siège dans le panel qui doit juger de la pertinence esthétique et patrimoniale du projet présidentiel.
Duncan G. Stroik, professeur d’architecture à l’université Notre-Dame et ancien membre de la commission, avait initialement qualifié Memorial Circle de site « sous-exploité ». Après la sélection du modèle le plus imposant, il a rejoint le camp des sceptiques, comme Catesby Leigh lui-même, l’homme dont l’éditorial avait tout déclenché.
Un vol d’avion sous l’arche ?
Au-delà de l’esthétique et du droit, un détail technique inquiète les autorités aéronautiques. Memorial Circle se situe directement sur la trajectoire d’approche de l’aéroport Ronald Reagan. À 76 mètres de haut, l’arche pourrait interférer avec les couloirs de vol, un problème que les rendus architecturaux ne résolvent pas.
La polémique dépasse les frontières américaines. Euronews rapporte que le projet a été qualifié d' »écœurant » et d' »embarrassant » sur les réseaux sociaux européens. « Les Américains s’inquiètent de l’inflation et Trump utilise l’argent des contribuables pour des guerres, un arc et ses projets personnels », résume un commentaire largement partagé.
Le plus grand arc de triomphe de la planète, pour qui ?
Si le projet aboutit, l' »Arc de Trump » deviendrait le plus haut arc de triomphe au monde, devant l’Arc de Triomphe parisien et l’India Gate de New Delhi (42 mètres). Le monument serait visible depuis le National Mall, le Pentagone et une large partie de la rive virginienne du Potomac.
La prochaine étape concrète est la décision de la Commission of Fine Arts, attendue dans la journée du 16 avril. Si l’avis est favorable, le National Park Service devra publier l’avis public exigé par la juge Chutkan avant de lancer les travaux. Les vétérans plaignants, eux, ont déjà annoncé qu’ils iraient en appel en cas de rejet de leur action. Le 4 juillet 2026, date symbolique du 250e anniversaire, reste l’échéance officielle, même si aucun calendrier de construction crédible n’a encore été présenté.