Deux sites industriels perdus en un mois. L’un au Texas, l’autre dans l’Arctique norvégien. Les deux étaient promis à OpenAI pour son projet Stargate, ce chantier pharaonique annoncé à 500 milliards de dollars. Les deux sont désormais chez Microsoft, qui signe là où son partenaire historique n’a pas pu.

L’annonce est tombée mardi 14 avril. Microsoft a conclu avec l’opérateur britannique Nscale une location de 30 000 puces Nvidia Vera Rubin installées à Narvik, au-delà du cercle polaire, dans un campus qu’OpenAI avait lui-même baptisé « Stargate Norway » neuf mois plus tôt. Les négociations entre Nscale et l’entreprise de Sam Altman n’ont jamais abouti. Celles avec Microsoft ont pris quelques semaines.

Six milliards déjà posés sur la table

Le nouveau contrat s’ajoute à un engagement de 6,2 milliards de dollars que Microsoft avait pris fin 2025 au même endroit. Selon Bloomberg, la capacité totale du site atteindra 230 mégawatts, alimentés par l’hydroélectricité locale et refroidis par le climat polaire. Nscale, épaulé par le groupe industriel norvégien Aker, prévoit d’y pousser à terme 100 000 GPU pour le marché européen de l’entraînement et de l’inférence.

Sam Altman n’a pas commenté la perte du site. L’an dernier, le fondateur d’OpenAI déclarait pourtant vouloir « amener Stargate en Europe si les conditions sont réunies ». Elles ne l’étaient visiblement pas à Narvik. L’agence Reuters rapporte qu’OpenAI a continué à discuter avec d’autres partenaires européens, sans que rien de concret n’ait été annoncé.

Le Royaume-Uni déjà mis au placard

Cinq jours avant la perte norvégienne, le 9 avril, OpenAI avait mis en pause son autre projet européen, Stargate UK. Motif officiel communiqué à The Register et repris par la BBC : « le coût élevé de l’énergie et une régulation défavorable ». Le site devait démarrer avec 8 000 puces Nvidia, avec une cible de 31 000 à terme. Le tarif industriel de l’électricité britannique, parmi les plus chers des pays développés, a eu raison du projet avant la première tranchée.

« Nous continuons à explorer Stargate UK et avancerons quand les conditions seront réunies », a précisé un porte-parole d’OpenAI dans un communiqué relayé par CNBC. Formulation diplomatique pour dire que rien ne bougera avant plusieurs années. Deux mois après avoir promis des centaines de milliards à ses investisseurs, OpenAI recule sur ses deux premiers sites européens.

Texas, Norvège, Royaume-Uni : le même schéma

Le 17 mars, Microsoft avait déjà repris un chantier texan initialement développé par Oracle pour OpenAI. Deux semaines plus tard, c’est la Norvège. Entre-temps, OpenAI lâche le Royaume-Uni. Le schéma devient lisible : lorsqu’une entreprise se met à annoncer des capacités plus vite qu’elle ne sait les financer, un acteur mieux capitalisé passe derrière. En l’occurrence, Microsoft prévoit 143 milliards de dollars de dépenses d’infrastructure en 2026, selon les estimations de Wall Street compilées par Bloomberg.

OpenAI, lui, fonctionne à crédit. L’entreprise a annoncé en février à ses investisseurs une enveloppe d’infrastructure de 600 milliards de dollars à l’horizon 2030, révisant à la baisse des promesses antérieures de 1 400 milliards. Le chiffre reste astronomique pour une société qui, selon les chiffres d’annualisation récemment relayés par Reuters, tourne autour de 25 milliards de revenus annualisés. Les 500 milliards du « Stargate » initial, annoncés en janvier à la Maison-Blanche aux côtés de SoftBank et Oracle, relevaient davantage de l’intention que du plan financier bouclé.

Nscale, Aker et le pari arctique

Le site de Narvik n’est pas un entrepôt vide. Le campus, opéré par Nscale en coentreprise avec le norvégien Aker, capte les flux hydroélectriques d’une région qui compte parmi les moins chères en énergie renouvelable du continent. Le froid polaire réduit la facture de climatisation, historiquement le deuxième poste de coût d’un centre de données après l’électricité. Google a signé un contrat parallèle avec Nscale pour un site à l’ouest de Londres équipé de puces Nvidia Grace Blackwell, selon le Financial Times.

Nscale, jeune pousse britannique fondée en 2024, devient un pivot inattendu. Sans elle, ni Microsoft ni Google n’auraient eu de point d’appui nordique prêt à livrer en quelques mois. Avec elle, trois des cinq plus gros acheteurs mondiaux de GPU se retrouvent à négocier des kilowatts sur le même campus.

Les puces Vera Rubin, clé du dossier

Les 30 000 puces concernées sont des Vera Rubin, la génération Nvidia qui succède à Blackwell. Annoncées lors de la conférence GTC 2025 par Jensen Huang, elles doublent la bande passante mémoire et triplent le débit d’inférence par rapport à la génération précédente. Sur un cluster de 30 000 unités, l’écart se compte en années d’avance sur l’entraînement de grands modèles. C’est précisément ce type de cluster qu’OpenAI visait pour faire tourner les futures versions de ChatGPT en Europe, sous régulation européenne, pour les clients européens.

La perte n’est pas que symbolique. Elle signifie qu’en 2027, les requêtes des utilisateurs européens de Microsoft Copilot seront traitées à Narvik, pendant que celles de ChatGPT devront repasser par les États-Unis ou patienter qu’un autre site européen ouvre.

Wyoming, Ontario, et la course aux mégawatts

Pendant qu’OpenAI cale, Microsoft accélère. Le groupe a acquis 3 200 hectares de terrain dans le Wyoming pour un futur méga-campus, et annoncé en début de mois un investissement pluriannuel de plusieurs milliards en Ontario, selon des documents consultés par le Globe and Mail. L’Europe n’est pas oubliée : après Narvik, Redmond regarde du côté de l’Irlande et de la Finlande, toujours pour les mêmes raisons d’énergie abondante et froide.

Les analystes de Bernstein cités par Yahoo Finance estiment que la puissance totale installée de Microsoft dédiée à l’IA pourrait dépasser 10 gigawatts d’ici fin 2027, soit l’équivalent de dix réacteurs nucléaires EPR tournant à plein régime. OpenAI, dans le même temps, dépend pour l’essentiel des capacités allouées par son actionnaire principal. Lequel ne manque aucune occasion de signer en son nom propre.

Une introduction en bourse à surveiller

Un détail pèse sur toute cette séquence. OpenAI prépare une introduction en bourse possible d’ici la fin 2026, selon Reuters. Les promesses d’infrastructure trop grosses pour être tenues ne passent pas inaperçues chez les banques d’affaires. Mettre en pause Stargate UK, laisser filer Narvik, c’est aussi envoyer un signal de discipline budgétaire aux futurs actionnaires. Reste à prouver que le prochain site annoncé, lui, se construira.

La prochaine échéance est fixée en juin : OpenAI doit publier une mise à jour de sa feuille de route infrastructure devant ses investisseurs. D’ici là, chaque campus européen signé par Microsoft ou Google grignote un peu plus l’idée que « Stargate » était autre chose qu’un nom de marque.