Trois fillettes de 6, 7 et 9 ans, tuées à coups de couteau pendant un cours de danse. Vingt mois plus tard, un rapport de 776 pages conclut que personne n’aurait dû mourir ce jour-là.
Sir Adrian Fulford, président de la commission d’enquête publique britannique, a rendu ses conclusions ce dimanche 13 avril. Le verdict tient en une phrase qu’il a répétée tout au long de ses deux volumes : l’attaque de Southport « aurait pu, et aurait dû, être empêchée ». Le mot « échec » apparaît 295 fois dans le document.
Un cours de danse Taylor Swift transformé en scène de crime
Le 29 juillet 2024, Axel Rudakubana, 17 ans, pénètre dans The Hart Space, un petit studio communautaire de Southport, dans le nord-ouest de l’Angleterre. Une vingtaine de fillettes participent à un atelier de danse sur les chansons de Taylor Swift. Armé d’un couteau de cuisine, il poignarde à mort Alice da Silva Aguiar (9 ans), Bebe King (6 ans) et Elsie Dot Stancombe (7 ans). Huit autres enfants, leur animatrice Leanne Lucas et un homme d’affaires local, John Hayes, sont grièvement blessés.
Rudakubana sera condamné à une peine incompressible de 52 ans de prison. Mais pour les familles, la question n’a jamais été celle de la sanction. Elles voulaient savoir pourquoi personne n’avait vu venir l’attaque.
Cinq failles qui mènent au drame
Le rapport Fulford identifie cinq défaillances qui se sont « superposées et aggravées mutuellement ». La première concerne les parents de l’assaillant, Alphonse Rudakubana et Laetitia Muzayire. Selon l’enquête, ils n’ont posé aucune limite à leur fils, ont laissé des couteaux et des armes être livrés à domicile et ont « créé des obstructions significatives » à l’intervention des services sociaux. Le matin de l’attaque, la mère a trouvé des emballages de couteaux vides chez son fils. Elle n’a prévenu personne.
La semaine précédant le drame, le jeune homme avait tenté une agression dans son ancien lycée. Ses parents étaient au courant. « Si toutes les informations détenues par la famille avaient été partagées avec les autorités, cette tragédie aurait presque certainement été évitée », écrit Sir Adrian Fulford.
Trois signalements au programme Prevent, trois classements sans suite
La deuxième faille est institutionnelle. Entre 2019 et 2024, Rudakubana a été signalé trois fois au programme antiterroriste Prevent, le dispositif britannique censé détecter les individus en voie de radicalisation. Les trois signalements ont été fermés. Le premier remonte à décembre 2019, après un épisode qualifié de « tournant » par la commission : le jeune homme s’était introduit dans son ancien établissement, le Range High School de Formby, armé d’un couteau de cuisine et d’une crosse de hockey, et avait agressé un élève. La justice lui avait infligé une simple ordonnance de suivi de dix mois.
Le rapport pointe un mécanisme destructeur : chaque agence renvoyait le dossier à une autre, dans ce que le président de l’enquête décrit comme un « manège de signalements ». Aucune structure n’a accepté de prendre en charge l’évaluation globale du risque. « Cette défaillance est au coeur de ce qui a permis à AR de mener son attaque », conclut-il.
L’autisme comme excuse, internet comme angle mort
Troisième et quatrième failles : le diagnostic d’autisme et la vie en ligne de l’assaillant. Les services sociaux et éducatifs ont systématiquement attribué les comportements violents de Rudakubana à son trouble du spectre autistique, renonçant à les traiter comme des signaux d’alerte. Pour la commission, ce réflexe a « significativement augmenté le risque » qu’il représentait.
Côté numérique, les autorités n’ont jamais exploré ce que le jeune homme faisait en ligne, alors qu’il consultait des contenus « dégradants, violents et misogynes », téléchargeait des manuels d’entraînement d’Al-Qaïda, des documents sur l’Allemagne nazie et des historiques de conflits armés. Il avait aussi commandé trois machettes sur internet et cherché des ingrédients pour fabriquer de la ricine. « L’absence d’investigation sur sa vie numérique constitue un échec significatif », tranche le rapport.
67 recommandations pour éviter le prochain drame
La cinquième faille, transversale, concerne la gestion de l’information. Les données sur Rudakubana ont été « perdues, diluées ou mal transmises » d’un organisme à l’autre pendant cinq ans. Le rapport recommande la création d’une agence unique, dédiée au suivi des mineurs présentant un risque élevé de violence grave. Au total, Sir Adrian Fulford formule 67 préconisations, dont l’une porte sur la possibilité de restreindre ou surveiller l’accès à internet des jeunes identifiés comme dangereux.
La mère de l’assaillant, Laetitia Muzayire, a présenté ses excuses dans un communiqué lu pendant l’audience. Elle reconnaît que « beaucoup de choses auraient dû être faites différemment par Alphonse et par moi ». La phase 2 de l’enquête, consacrée à la régulation des contenus en ligne, doit s’ouvrir dans les prochains mois.
Un rapport qui résonne bien au-delà de Southport
Les 776 pages de Sir Adrian Fulford ne décrivent pas seulement les ratés d’un cas isolé. Elles dessinent un problème structurel que plusieurs pays européens connaissent : la fragmentation du suivi des mineurs violents entre police, éducation, santé mentale et renseignement. En France, le rapport du Sénat de mars 2024 sur la justice des mineurs pointait déjà des ruptures comparables dans la chaîne d’information entre la protection judiciaire de la jeunesse et les parquets.
Le gouvernement britannique a promis d’examiner les 67 recommandations « avec la plus grande attention ». Les familles d’Alice, Bebe et Elsie, elles, demandent un calendrier. « Nous ne voulons pas d’un rapport de plus qui finit dans un tiroir », a déclaré le père d’une des victimes à la presse britannique. La prochaine étape concrète sera la phase 2, qui examinera le rôle des plateformes numériques et du Online Safety Act dans la détection des profils à risque.