En 1960, Étienne Davignon arrivait au Congo belge comme stagiaire diplomatique de 28 ans. Soixante-cinq ans plus tard, le tribunal de première instance de Bruxelles vient de le renvoyer en correctionnelle pour crimes de guerre, dans le cadre de l’assassinat de Patrice Lumumba, premier chef de gouvernement du Congo indépendant. L’ancien vice-président de la Commission européenne, aujourd’hui âgé de 93 ans, devient le premier responsable belge à devoir répondre pénalement du meurtre le plus emblématique de l’ère coloniale africaine.

Trois chefs d’accusation, un précédent historique

La décision rendue lundi par le tribunal bruxellois va plus loin que ce que le parquet avait requis en juin 2025. Non seulement Davignon est renvoyé devant le tribunal correctionnel, mais le champ du procès a été élargi : il ne concerne plus seulement la mort de Lumumba, mais aussi celle de ses deux compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito, assassinés avec lui le 17 janvier 1961.

Les trois chefs d’accusation retenus, selon les informations communiquées par le tribunal, portent sur le transfert illégal de Lumumba et de ses associés de Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) vers le Katanga, les « traitements humiliants et dégradants » infligés aux prisonniers, et la privation de tout procès équitable. « C’est une décision historique, a déclaré Christophe Marchand, avocat de la famille Lumumba, au Guardian. Elle confirme que le passage du temps ne peut pas effacer la responsabilité juridique pour les crimes les plus graves. »

Davignon, qui n’était pas présent à l’audience au Palais de Justice de Bruxelles, nie les faits. Son avocat, Johan Verbist, a indiqué qu’il « analysait les possibilités d’appel ». Lors d’une audience à huis clos en janvier, la défense avait plaidé que le délai raisonnable pour juger l’affaire était dépassé, selon des sources citées dans la presse belge.

Du peloton d’exécution à la dent en or gardée comme trophée

Patrice Lumumba avait 35 ans quand il a été torturé puis fusillé par des séparatistes katangais, avec l’appui de mercenaires belges, le 17 janvier 1961. Élu premier ministre du Congo quelques mois plus tôt, après les élections de mai 1960 qui avaient suivi l’indépendance du pays, il n’avait exercé le pouvoir que 73 jours avant d’être destitué par un coup d’État soutenu par l’ancien colonisateur.

Nationaliste africain et panafricaniste convaincu, Lumumba gênait à la fois Bruxelles et Washington en pleine Guerre froide. Capturé alors qu’il tentait de rejoindre ses partisans à Stanleyville, il fut transféré au Katanga, où les autorités séparatistes de Moïse Tshombé le firent exécuter. Son corps fut ensuite dissous dans de l’acide, selon les travaux de l’historien belge Ludo De Witte. Un détail macabre résume à lui seul le caractère de ce crime : l’un des Belges impliqués dans l’assassinat avait conservé une dent en or de Lumumba comme souvenir. La Belgique n’a restitué cette relique à la famille qu’en juin 2022, soit 61 ans après les faits.

Soixante-cinq ans de « responsabilité morale » sans responsabilité pénale

L’implication belge dans l’élimination de Lumumba n’est pas une révélation. En 2001, une commission parlementaire belge avait conclu que des ministres, des diplomates et des officiers de l’époque portaient une « responsabilité morale » dans les événements ayant conduit à l’assassinat. Mais le terme « moral » avait été soigneusement choisi pour éviter toute conséquence judiciaire.

Lors de la cérémonie de restitution de la dent en 2022, le premier ministre Alexander De Croo avait reconnu cette part de responsabilité : « Les ministres, diplomates et officiers belges n’avaient peut-être pas l’intention de faire assassiner Patrice Lumumba. Aucune preuve ne l’établit. Mais ils auraient dû comprendre que son transfert au Katanga mettait sa vie en danger. Ils auraient dû alerter, refuser toute aide au transfert vers le lieu de son exécution. Au lieu de cela, ils ont choisi de ne pas voir, de ne pas agir. »

Pendant des décennies, cette reconnaissance est restée sans suite pénale. Davignon est le dernier survivant parmi les dix Belges que la famille Lumumba accuse d’implication dans l’assassinat. Ancien vice-président de la Commission européenne de 1981 à 1985, il a occupé ensuite de nombreux postes de premier plan dans la sphère politique et économique belge. La plainte de la famille, relancée avec le renvoi surprise du parquet de Bruxelles en juin 2025, a fini par aboutir lundi.

La famille Lumumba ne lâche rien depuis trois générations

« Pour notre famille, ce n’est pas la fin d’un long combat, c’est le début d’un règlement de comptes que l’histoire exige depuis longtemps », a déclaré la famille dans un communiqué. Yema Lumumba, petite-fille du leader assassiné, a ajouté devant les journalistes : « Le fait que tout ce temps se soit écoulé ne signifie pas que c’est terminé et que nous ne connaîtrons jamais la vérité. Il est aussi très important que le système judiciaire belge commence à affronter ses propres responsabilités concernant ce qui s’est passé pendant l’époque coloniale. »

Les avocats de la famille estiment que si aucun appel n’aboutit, le procès pourrait s’ouvrir en janvier 2027. Ce serait, selon les experts qui soutiennent la démarche, le tout premier procès pénal au monde visant un agent d’un ancien État colonial pour un assassinat politique commis sous l’ère coloniale. Un précédent qui dépasse largement la Belgique : la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Portugal ont tous un passé colonial dont les zones d’ombre restent largement non jugées.

Le Congo, devenu République démocratique du Congo, a érigé Lumumba en héros national. Le 30 juin, jour anniversaire de l’indépendance, reste un rendez-vous de mémoire autour de sa figure. Si le procès Davignon a lieu, il se tiendra à quelques centaines de mètres du siège des institutions européennes, dans cette même Bruxelles qui administrait le Congo il y a moins d’un siècle. La prochaine étape dépend désormais de la décision de la défense d’interjeter appel, attendue dans les semaines à venir.