14 720 ours abattus en douze mois. C’est le chiffre rendu public lundi par le ministère japonais de l’Environnement, presque trois fois celui de l’an dernier, et il sort au moment où l’armée japonaise a quitté ses bases pour aller poser des pièges à grizzlis dans les forêts d’Akita.

Le bilan humain n’a jamais été aussi lourd depuis le début des relevés en 2006. Treize personnes sont mortes sous les coups d’un ours entre avril 2025 et mars 2026. Plus de deux cents autres ont été blessées, parfois gravement, certaines simplement parce qu’elles faisaient leurs courses au supermarché du coin.

Près de trois fois plus de captures qu’en 2024

Le ministère parle de records sur tous les indicateurs. Les observations d’ours noirs asiatiques, l’espèce qui peuple le Honshu et le Shikoku, ont atteint 50 776 sur l’année fiscale, contre 20 513 douze mois plus tôt. Soit une multiplication par 2,5 en un an, et le double du précédent record établi en 2023.

Côté captures, le total grimpe à 14 720 bêtes piégées ou abattues. L’an dernier, le chiffre tournait autour de 5 000. La préfecture d’Akita à elle seule a fait tomber 2 690 ours. Sa voisine Iwate, où cinq habitants ont été tués, vient juste derrière. Hokkaido, où vivent les ours bruns capables d’atteindre 450 kilos, ajoute deux décès au compteur national.

Akita, l’épicentre de la crise

Dans le nord-est du pays, Akita concentre 13 592 observations à elle seule, près de six fois plus que l’année précédente. En octobre, une habitante âgée a été tuée pendant qu’elle travaillait dans un champ. Un ours a aussi pénétré dans un supermarché de Numata pour s’en prendre à des clients, sans faire de victime mortelle mais plusieurs blessés.

Le gouverneur Kenta Suzuki a publié un message resté célèbre dans le pays. « La situation dépasse déjà ce que la préfecture et les communes peuvent gérer seules », a-t-il écrit sur Instagram. Il évoquait dans le même post l’épuisement des équipes locales, « à la limite ». Cinq jours plus tard, le gouvernement central a annoncé l’envoi des Forces d’autodéfense.

Quand les glands manquent, les villages paient

Pour comprendre pourquoi 2025 vire au massacre, il faut regarder ce qu’il y a au sol dans les hêtraies du nord. Les ours japonais vivent de glands, de faînes, de baies. Cette année, la récolte naturelle a été catastrophique. Quand la montagne ne nourrit plus, les bêtes descendent.

Shota Mochizuki, professeur à l’université de Fukushima, le résume à Al Jazeera. « Les années où la nourriture naturelle est rare, les ours s’aventurent plus volontiers dans les zones habitées pour trouver à manger. » Le scénario s’était déjà produit en 2023, autre année à faible production de glands. Plusieurs spécialistes pointent le réchauffement climatique parmi les causes de ces récoltes en chute.

L’autre facteur, c’est le pays lui-même. Les villages des préfectures rurales se vident, les jeunes partent vers Tokyo et Osaka, les terres restent en friche. Les vergers ne sont plus ramassés, les fruits pourrissent sur place, les broussailles avalent les lisières. « Quand les campagnes vieillissent et déclinent, les champs abandonnés et les bordures de villages deviennent des voies d’accès faciles pour les ours », écrit Mochizuki.

Pour fermer le tableau, la population ursine elle-même grossit. Le ministère estime le cheptel total à plus de 54 000 individus. Le nombre d’ours bruns a doublé depuis 1990 selon le centre national de la biodiversité, conséquence de quatre décennies de protection et d’un recul de la chasse traditionnelle.

Les soldats posent les pièges, les chasseurs tirent

Début novembre, des unités des Forces d’autodéfense et des CRS japonais ont été envoyées en renfort à Akita. Sur le papier, le déploiement a tout d’une opération militaire. Sur le terrain, le partage des rôles est strict.

Les soldats n’ont pas le droit de tuer un animal sauvage. Leur cadre légal se limite à la défense nationale et au secours en cas de catastrophe. Ils transportent donc les cages, montent les pièges, déplacent les carcasses. Les CRS, eux, peuvent ouvrir le feu. Et surtout, le gros du travail létal revient à un réseau de chasseurs locaux dûment licenciés au titre de la loi de gestion de la faune sauvage.

Le problème, c’est que ce réseau s’érode aussi. La moyenne d’âge des chasseurs japonais dépasse les soixante ans. Les municipalités peinent à recruter de jeunes volontaires. « Recruter des membres plus jeunes et renforcer les effectifs municipaux est essentiel », insiste Mochizuki.

Les ambassades occidentales s’en mêlent

L’affaire est sortie des frontières japonaises. Le Département d’État américain a publié une « alerte faune sauvage » mi-novembre, jusqu’à fermer pendant deux semaines le parc Maruyama de Sapporo, voisin du consulat des États-Unis. Le Foreign Office britannique a déconseillé à ses ressortissants de pénétrer seuls dans les forêts et leur a demandé de ne plus laisser de déchets alimentaires en randonnée.

Les témoignages de touristes étrangers s’accumulent. Billy Halloran, un Néo-Zélandais installé au Japon, a raconté à CNN avoir été attaqué début octobre alors qu’il courait dans les bois de Myoko. Un ours noir d’une soixantaine de kilos lui a sauté dessus, lui broyant un bras en une morsure. Trois opérations et plusieurs plaques métalliques plus tard, il marche toujours avec une jambe abîmée.

Akita expérimente parallèlement des dispositifs technologiques. Des caméras dopées à l’intelligence artificielle scannent les abords des villages, des drones survolent les zones boisées et des alertes mobiles préviennent les habitants dès qu’une ombre suspecte est repérée. Le maire de la ville le présente comme une parade temporaire, en attendant de réduire la population.

Une année fiscale 2026 déjà sous tension

Le ministère prépare un plan national de gestion qui doit être publié avant l’été. Il porte sur la simplification des autorisations de tir en zone habitée, sur le financement de clôtures électriques autour des fermes et sur une refonte du statut des chasseurs municipaux. Tokyo veut aussi élargir le pouvoir d’action des SDF, ce qui suppose une modification législative.

Le calendrier presse. La saison où les ours préparent l’hibernation, à l’automne, a déjà commencé à entamer les stocks naturels. Les écologues redoutent que la mauvaise récolte de glands se prolonge en 2026 et entraîne une nouvelle vague de descentes. À Akita, les premières observations de l’année fiscale en cours ont été signalées dès la fin avril.