310 mètres de long, 78 000 tonnes, 10,2 milliards d’euros. Le futur porte-avions français a enfin un nom : France Libre. Emmanuel Macron l’a annoncé ce mercredi 18 mars depuis le site Naval Group de Nantes-Indret, en Loire-Atlantique, là où les premières pièces du monstre d’acier prennent forme. Un baptême qui ne doit rien au hasard, dans un monde où la France pilonne déjà l’Iran depuis le pont du Charles-de-Gaulle.

Un nom qui dit la guerre plus que la paix

Le président a justifié son choix par une filiation directe avec de Gaulle. « J’ai souhaité inscrire notre futur porte-avions dans la filiation du général de Gaulle. Sa vie, son destin. Les choix faits dès le mois de juin 1940, après la débâcle, disent une certaine idée de la France », a-t-il déclaré devant les ouvriers du chantier, rapporte 20 Minutes. « Pour lui, pour nous, l’esprit français, c’est un esprit de résistance. C’est une volonté que rien n’arrête. »

Le choix tranche avec les options qui circulaient depuis des mois. Marie-Curie faisait figure de favorite, en clin d’œil au nucléaire. Richelieu revenait régulièrement, premier nom envisagé pour le Charles-de-Gaulle avant qu’un président ne tranche autrement. Simone-Veil aussi était dans la course, « un nom féminin qui fait consensus », selon Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux interrogé par 20 Minutes.

Mais France Libre, c’est un signal d’une autre nature. Le nom renvoie à la résistance armée, à un pays qui refuse de se soumettre. En plein conflit au Moyen-Orient, avec le groupe aéronaval français engagé face à l’Iran, le message dépasse le symbole historique.

Deux fois le Charles-de-Gaulle, une autre dimension

Sur le papier, les chiffres donnent le vertige. Le France Libre pèsera 78 000 tonnes à pleine charge, presque le double du Charles-de-Gaulle et de ses 42 500 tonnes. Il mesurera 310 mètres de long sur 90 de large, contre 261 mètres et 64 mètres pour son prédécesseur. Ce sera le plus gros navire militaire jamais construit en Europe.

Mais la vraie rupture est ailleurs. Le porte-avions disposera de trois catapultes électromagnétiques, une technologie que seule la marine américaine utilise sur son dernier-né, le USS Gerald Ford. Le Charles-de-Gaulle fonctionne avec deux catapultes à vapeur. La différence est radicale : la catapulte électromagnétique permet de régler la puissance au gramme près, selon le poids de l’appareil lancé. « Cela permet de s’adapter à la dronisation », explique le député du Var Yannick Chenevard, rapporteur du budget de la Marine à l’Assemblée nationale, à 20 Minutes. Les violents à-coups du catapultage à vapeur, qui usent prématurément les appareils et secouent les pilotes, disparaissent.

Concrètement, le France Libre pourra catapulter un Rafale toutes les minutes, deux fois plus vite que le Charles-de-Gaulle. Et surtout, il pourra lancer et récupérer des avions simultanément, ce que le bâtiment actuel ne sait pas faire. « C’est une grande différence technique qui change tout en matière de capacité opérationnelle », résume le député Chenevard.

30 avions, des drones, et un équipage de 2 000 marins

Le France Libre embarquera une trentaine d’avions de combat et plusieurs types de drones aériens. Les futurs appareils seront bien plus lourds que ceux d’aujourd’hui : le Rafale M pèse 25 tonnes en charge, le futur avion de combat européen (SCAF) en fera probablement 35. Chaque drone d’accompagnement avoisinera les 15 tonnes. Cette inflation des poids explique les dimensions hors normes du bâtiment.

Les ascenseurs latéraux ont été redimensionnés en conséquence. Sur le Charles-de-Gaulle, ils montent un Rafale à la fois. Sur le France Libre, ils en prendront deux. L’ensemble sera servi par un équipage de 2 000 marins.

Propulsé par deux chaufferies nucléaires, dont les enceintes de confinement sont déjà en cours de fabrication sur le site Naval Group de Cherbourg, le bâtiment rejoindra le club très fermé des porte-avions nucléaires. Seuls deux pays au monde en possèdent : les États-Unis, avec onze unités, et la France, avec un seul. La Chine, la Russie, l’Inde et le Royaume-Uni opèrent des porte-avions à propulsion classique.

10,2 milliards : le prix de la souveraineté navale

La facture est colossale : 10,2 milliards d’euros, inscrite dans la loi de programmation militaire 2024-2030. Naval Group, maître d’œuvre, et les Chantiers de l’Atlantique, à Saint-Nazaire, se partagent la construction. La coque sera façonnée à partir de 2031 dans les cales nazairiennes. Le navire arrivera à Toulon en 2035, pour une mise en service opérationnel prévue en 2038.

À cette date, le Charles-de-Gaulle, mis en service en 2001, sera désarmé. La France se retrouvera donc, pendant la période de transition, dans une situation délicate : un seul porte-avions vieillissant pour assurer la permanence à la mer. Le député Chenevard a évoqué la possibilité de prolonger la durée de vie du Charles-de-Gaulle pour éviter toute fenêtre de vulnérabilité.

Pour mettre le coût en perspective : les États-Unis ont dépensé 13 milliards de dollars (environ 12 milliards d’euros) pour le USS Gerald Ford, leur dernier porte-avions. Le Royaume-Uni a investi 7,6 milliards de livres (environ 9 milliards d’euros) pour ses deux Queen Elizabeth, qui ne sont ni nucléaires ni équipés de catapultes.

Un chantier géant pour l’industrie de défense

Le programme mobilisera des milliers d’emplois sur plus d’une décennie. Naval Group à Cherbourg pour la propulsion nucléaire, les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire pour la coque, sans compter les centaines de sous-traitants répartis sur tout le territoire. C’est le plus gros programme d’armement naval lancé en France depuis le Charles-de-Gaulle, dont la construction avait commencé en 1989.

Le nom du porte-avions n’est pas encore définitif, comme le rappelle Ouest-France. Le bâtiment ne naviguera pas avant 2036 au plus tôt, et le successeur d’Emmanuel Macron, voire celui d’après, aura le dernier mot. Mais la tradition veut que le premier baptême soit rarement remis en question.

Le prochain jalon du programme est fixé à 2031, date de début de l’assemblage de la coque à Saint-Nazaire. D’ici là, les deux réacteurs nucléaires K22, dérivés de ceux qui équipent les sous-marins lanceurs d’engins de la classe Le Triomphant, doivent être achevés à Cherbourg. La France n’a pas construit de porte-avions depuis trente-sept ans. Cette fois, elle en bâtit un qui pèse presque le double.