Dix grands pots de fleurs, espacés de quarante centimètres, alignés devant la vitrine d’un poulet rôti. Voilà ce qui sépare aujourd’hui un fast-food de ses clients à Saint-Ouen. Le maire socialiste de la ville, Karim Bouamrane, refuse depuis un mois l’installation d’un Master Poulet rue Albert-Dhalenne, à deux pas de la mairie. La justice administrative lui a déjà donné tort une fois. Il continue.

Des blocs de béton, puis l’humiliation au tribunal

L’histoire commence le 11 avril 2026. Master Poulet, chaîne de poulet grillé halal créée en 2019 et qui revendique aujourd’hui une trentaine de points de vente, ouvre son local audonien sans avoir obtenu, selon la mairie, la moindre autorisation préalable. Trois jours plus tard, la municipalité débarque avec des engins, dépose des blocs de béton devant la porte du restaurant et empêche physiquement le commerce de fonctionner. Sur les réseaux sociaux, l’édile filme la scène. Master Poulet, lui, déploie des banderoles accusatrices sur la devanture.

Le franchisé saisit alors le tribunal administratif de Montreuil en référé-liberté, une procédure d’urgence qui permet au juge de trancher en quarante-huit heures quand une autorité publique attaque frontalement une liberté garantie par la Constitution. Verdict tombé le 18 avril, sec et sans nuance : la décision d’emmurer le commerce constitue « une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’entreprendre ». Le tribunal ordonne le retrait immédiat des obstacles, comme le rapporte CNEWS. La mairie s’exécute. Master Poulet salue la décision sur ses réseaux d’une formule moqueuse : « Bien joué, rendez-vous au prochain épisode ».

Le maire répond avec dix pots de fleurs

Le prochain épisode arrive vite. Quelques jours après la décision du juge, la commune fait enlever les blocs de béton, mais en installe l’équivalent végétal. Dix grands pots de fleurs, alignés sur toute la longueur de la façade, espacés de quarante centimètres. De quoi laisser passer un piéton, pas un client avec un sac à provisions ou une poussette. Le restaurant reste, dans les faits, presque inaccessible. La mairie peut argumenter qu’elle se conforme à l’ordonnance ; le tribunal n’a, à ce stade, pas été saisi pour statuer sur les pots.

Karim Bouamrane assume. Présenté depuis 2024 comme une figure montante du Parti socialiste, voire un possible candidat à l’Élysée, le maire de Saint-Ouen multiplie les sorties médiatiques pour justifier son combat. Le 4 mai, il refuse une dégustation publique organisée par la marque, qu’il qualifie sur France 3 d’opération « pas sérieuse ». Ses arguments tiennent en trois lignes : pas d’autorisation préalable, nuisances olfactives signalées par les riverains, et surtout, plaide-t-il, un devoir d’élu local face à la « malbouffe » : « Je veux que chacun ait accès à une alimentation de qualité dès le plus jeune âge ».

L’accusation de discrimination, à gauche

L’argument de la malbouffe ne passe pas auprès de tout le monde, et surtout pas dans son propre camp politique. La spécificité halal de l’enseigne, qui s’adresse en priorité à une clientèle musulmane et populaire, change la lecture du dossier. Plusieurs élus de La France insoumise, dont une députée citée par Le JDD, accusent ouvertement le maire de mener une croisade à connotation discriminatoire, voire raciste. Le débat s’envenime sur les réseaux sociaux, où des soutiens de Bouamrane répliquent que tous les fast-foods de la commune se valent et qu’aucun n’est le bienvenu, halal ou non.

Saint-Ouen, ville de 50 000 habitants à la lisière nord de Paris, vit depuis quelques années une transformation accélérée. L’arrivée du Village des athlètes pour les Jeux olympiques de 2024 a entraîné une vague de nouveaux logements, de bureaux, de cafés et de boutiques d’un standing nouveau pour la commune. Le quartier autour de la mairie, longtemps populaire, change de visage. Pour les détracteurs de Karim Bouamrane, refuser Master Poulet n’a rien à voir avec la nutrition : c’est un signal envoyé aux nouveaux arrivants, dans une logique d’embourgeoisement assumée.

Une bataille qui dépasse Saint-Ouen

Le cas n’est pas isolé. Le géographe Simon Vonthron, interrogé par franceinfo ce dimanche 10 mai, y voit le symptôme d’un décalage de plus en plus net entre les ambitions des élus locaux et les usages réels des habitants. De Lyon à Marseille en passant par Bordeaux, plusieurs municipalités tentent depuis deux ans de restreindre l’implantation de fast-foods, en jouant sur les permis de construire, les règlements de zone ou les autorisations sanitaires. Les outils juridiques sont rarement à la hauteur de l’ambition politique : un maire ne peut pas, en France, refuser un commerce parce qu’il en désapprouve le menu.

Master Poulet, pour sa part, ne ressemble pas à une cible facile. La chaîne, fondée par l’entrepreneur Chouaib Benbakir, a vendu plus de 10 000 tonnes de poulet en 2025 et continue d’ouvrir des franchises sur le modèle d’un ticket d’entrée à environ 10 000 euros, accessible à des candidats que les grandes enseignes américaines ignorent. Le succès commercial est réel ; il s’accompagne d’une critique récurrente sur la traçabilité de la viande, importée d’Espagne, d’Italie ou des Pays-Bas. La marque s’est, jusqu’ici, bien gardée d’entrer dans ce débat-là.

Ce que le feuilleton révèle

Reste une réalité brute : un mois après l’ouverture officielle, le local de Master Poulet à Saint-Ouen tourne au ralenti, encerclé par dix pots de fleurs. La mairie a déjà annoncé qu’elle envisage d’autres recours administratifs, du côté des normes d’hygiène cette fois. La marque, elle, prépare une nouvelle action en justice, cette fois contre les obstacles végétaux, et menace de demander des dommages et intérêts. Une question de fond demeure, posée par Simon Vonthron : que peut faire un maire quand une enseigne s’installe en toute légalité dans une rue où les habitants ne la veulent pas, ou inversement, quand une partie du public la réclame ?

Le tribunal administratif de Montreuil pourrait être à nouveau saisi avant la fin du mois de mai. Karim Bouamrane, lui, doit présider mardi un conseil municipal où l’opposition compte mettre l’affaire à l’ordre du jour. À Saint-Ouen, on a déjà commencé à parier sur le sort des dix pots de fleurs.