25 000 euros. C’est la somme que Malte propose à ses conducteurs de moins de 30 ans pour qu’ils rendent leur permis et cessent de prendre le volant pendant cinq ans. Dans le plus petit État de l’Union européenne, 316 kilomètres carrés cernés par la Méditerranée, l’automobile est devenue un problème que ni les taxes, ni les interdictions, ni les investissements dans les bus n’ont réussi à résoudre. Alors le gouvernement a choisi une arme inattendue : l’argent.

1 253 véhicules au kilomètre carré

Malte détient un record que personne ne lui envie. Plus de 400 000 véhicules sont immatriculés sur un archipel grand comme trois fois Paris intra-muros, soit une densité de 1 253 automobiles par kilomètre carré. Le taux de motorisation atteint 766 véhicules pour 1 000 habitants, selon les données compilées par Eurostat. La France, pour comparaison, se situe autour de 570 pour 1 000 habitants, l’Allemagne à 580.

Sur le terrain, la saturation se voit à l’œil nu. L’archipel ne possède pas un seul kilomètre d’autoroute. Ses routes, étroites et tracées bien avant l’ère automobile, serpentent entre des bâtiments en pierre calcaire construits il y a des siècles. Aux heures de pointe, parcourir dix kilomètres entre Sliema et Mdina peut prendre trois quarts d’heure. La qualité de l’air se dégrade dans un espace aussi confiné, et le bruit est devenu un irritant quotidien pour les 540 000 résidents de l’archipel.

Face à cette asphyxie, le gouvernement maltais a lancé en janvier 2026 un dispositif que personne n’avait encore tenté en Europe : payer les automobilistes pour qu’ils arrêtent de conduire.

5 000 € par an pour rendre ses clés

Le mécanisme est détaillé sur le site officiel de Transport Malta, l’autorité nationale des transports. Tout résident de 30 ans ou moins peut rendre volontairement son permis de conduire et percevoir 25 000 euros, versés en cinq tranches annuelles de 5 000 euros. Le premier versement intervient dès la remise du permis, les quatre suivants à chaque date anniversaire.

Les conditions d’accès sont verrouillées. Il faut résider à Malte depuis au moins sept ans, détenir un permis de catégorie B depuis douze mois minimum, et n’avoir jamais fait l’objet d’une suspension ou d’un retrait de permis. Les titulaires de véhicules de fonction, les diplomates et toute personne dont l’emploi exige la conduite sont exclus.

L’engagement pèse lourd. Pendant cinq ans, le bénéficiaire perd le droit de conduire tout véhicule, à Malte comme dans n’importe quel autre pays. Au terme de cette période, récupérer un permis impose de suivre 15 heures de leçons dans une auto-école agréée, comme un débutant. Celui qui change d’avis avant l’échéance rembourse les sommes perçues au prorata.

Le ministre maltais des Transports, Chris Bonett, assume l’objectif : provoquer un « choc de mobilité » chez les jeunes conducteurs, avant que l’habitude de la voiture ne s’enracine, rapporte Oddity Central.

Budget serré, file d’attente longue

Le gouvernement a prévu une enveloppe de 5 millions d’euros par an, ce qui plafonne le programme à 1 000 bénéficiaires annuels. Les candidatures, traitées par ordre d’arrivée, doivent être déposées dans l’un des bureaux de Transport Malta avant le 30 juin 2026.

Les premiers retours suggèrent un afflux largement supérieur à la capacité du dispositif. Le calcul peut séduire plus d’un jeune Maltais : sur un archipel où le salaire minimum tourne autour de 850 euros mensuels, 5 000 euros par an représentent un complément de revenu non négligeable. D’autant que Malte a rendu l’intégralité de ses transports en commun gratuits pour les résidents depuis octobre 2022, grâce à la carte personnalisée Tallinja. Les distances restent modestes : vingt-sept kilomètres séparent l’extrémité nord de l’île principale du port de Marsaxlokk, tout au sud.

L’archipel combine ainsi deux leviers que peu de pays européens actionnent simultanément : des bus gratuits pour tout le monde, et une prime pour ceux qui acceptent de lâcher le volant.

L’Europe punit la voiture, Malte rémunère l’abstinence

L’idée de payer les automobilistes pour qu’ils cessent de conduire tranche avec les stratégies en vigueur sur le continent. La France multiplie les péages et les ZFE qui interdisent progressivement les véhicules les plus polluants. L’Autriche propose des subventions pour troquer sa voiture contre un abonnement de transport. Les Pays-Bas investissent dans les pistes cyclables depuis trois décennies.

Toutes ces approches découragent ou sanctionnent l’usage automobile. Malte inverse la logique : elle rémunère le renoncement. Le dispositif ne crée aucune interdiction, ne pénalise personne, et laisse à chaque conducteur le choix de participer ou non. Une méthode douce dans un débat souvent crispé.

Reste la question de l’échelle. Retirer 1 000 permis par an sur un parc de plus de 400 000 véhicules représente 0,25 % du total. Une proportion infime. Le gouvernement maltais mise sur l’effet boule de neige : si les premiers bénéficiaires démontrent qu’on peut vivre sans voiture sur un territoire aussi compact, avec des transports gratuits et des distances courtes, d’autres suivront sans avoir besoin de prime.

Premiers résultats attendus en 2027

Le vrai test viendra dans plusieurs années, quand les premières cohortes arriveront au terme de leurs cinq ans. Combien demanderont un nouveau permis ? Combien auront définitivement abandonné la voiture ? Les réponses détermineront si Malte a inventé un outil exportable ou un gadget de communication.

En attendant, les candidatures pour la première vague se clôturent le 30 juin 2026. Plusieurs collectivités européennes, confrontées à la même congestion dans des centres urbains étroits, surveillent l’expérience. Selon Eurostat, le parc automobile de l’Union européenne a dépassé les 260 millions de véhicules en 2024 et continue de grossir. Malte, du haut de ses 316 km², est peut-être en train de montrer que parfois, la carotte fonctionne mieux que le bâton.