Filmer une explosion avec son téléphone, poster la vidéo sur les réseaux : un réflexe banal en 2026. Sauf à Dubaï, où ce geste peut désormais mener en prison. Trois ressortissants français viennent d’en faire l’amère expérience.
Arrêtés pour « menace à la sécurité nationale »
L’information, révélée par franceinfo et confirmée par RMC ce jeudi 19 mars, a pris de court la communauté française des Émirats arabes unis. Trois Français ont été placés en garde à vue à Dubaï, accusés d’avoir « menacé la sécurité nationale » du pays en filmant des attaques iraniennes visant le territoire émirati. Ils ne sont pas les seuls : selon Le Monde, reprenant des informations de plusieurs médias, une soixantaine de personnes de différentes nationalités ont été interpellées dans le cadre de cette même vague d’arrestations.
Interrogée sur BFM-TV/RMC, la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon a confirmé l’existence de ces dossiers sans en livrer le détail. « Ils bénéficient de la protection consulaire, le Quai d’Orsay est en lien avec eux, avec leurs avocats et donc nous suivons la situation avec la plus grande attention », a-t-elle déclaré. Une source diplomatique a par la suite indiqué à l’AFP que « plusieurs cas de Français sont suivis par le Consulat général de France à Dubaï ».
Une interdiction de filmer en vigueur depuis le début du conflit
Les Émirats arabes unis ont instauré, dès les premiers jours du conflit américano-israélien contre l’Iran lancé le 28 février, une interdiction stricte de filmer ou de diffuser des images des attaques touchant leur territoire. Cette mesure, justifiée par des impératifs de sécurité nationale, s’applique à l’ensemble des résidents et visiteurs, quelle que soit leur nationalité.
Le raisonnement des autorités émiraties tient en quelques mots : toute image d’une frappe peut révéler l’efficacité (ou les failles) des défenses aériennes du pays, fournir des renseignements exploitables par l’Iran, et nourrir une panique que le gouvernement tente de contenir. Dans un pays où le tourisme et l’image de stabilité constituent des piliers économiques majeurs, la moindre vidéo virale de missile intercepté au-dessus de Dubaï représente un risque stratégique et réputationnel considérable.
D’après le ministère de l’Intérieur émirati, relayé par l’agence WAM, les contrevenants s’exposent à des peines pouvant aller de l’amende à l’emprisonnement. Le cadre juridique s’appuie sur la loi fédérale sur les rumeurs et la cybercriminalité, adoptée en 2021, qui prévoit des sanctions sévères pour quiconque diffuse des informations susceptibles de « porter atteinte à l’ordre public ».
Les États du Golfe verrouillent l’information
Les Émirats ne sont pas les seuls à avoir adopté cette posture. L’Arabie saoudite, le Koweït et le Qatar ont mis en place des restrictions similaires depuis le début des hostilités. Ce jeudi encore, des installations énergétiques ont été frappées dans plusieurs pays du Golfe : une raffinerie touchée par un drone à Yanbou en Arabie saoudite, deux raffineries incendiées au Koweït, et surtout le complexe gazier de Ras Laffan au Qatar, le plus grand site de production de gaz naturel liquéfié au monde, victime de « dommages considérables » selon la compagnie énergétique nationale qatarie, rapporte Le Monde.
La multiplication des frappes iraniennes sur les infrastructures du Golfe, qui a provoqué ce jeudi une envolée de 35 % du prix du gaz européen selon les données du marché TTF néerlandais, pousse ces gouvernements à renforcer le contrôle de l’information. L’objectif est double : éviter la propagation de données sensibles et maintenir un semblant de normalité dans des économies largement tournées vers les investisseurs et les touristes étrangers.
30 000 Français dans la zone de tension
La communauté française aux Émirats arabes unis est l’une des plus importantes du Moyen-Orient. Selon les chiffres du registre des Français établis hors de France, environ 30 000 ressortissants vivent dans le pays, principalement à Dubaï et Abu Dhabi. À cette population permanente s’ajoutent des dizaines de milliers de touristes français qui transitent chaque année par les aéroports émiratis.
Pour ces expatriés et voyageurs, les arrestations de ce jeudi constituent un signal d’alarme. Le réflexe naturel de sortir son téléphone face à un événement spectaculaire peut, dans le contexte actuel, se transformer en infraction pénale. Le consulat de France à Dubaï avait déjà publié début mars un rappel des consignes de prudence pour les ressortissants, sans toutefois mentionner explicitement l’interdiction de filmer les attaques.
Le ministère des Affaires étrangères, sur sa page Conseils aux voyageurs, a classé les Émirats arabes unis en vigilance renforcée depuis le début du conflit, recommandant de « se conformer strictement aux instructions des autorités locales » et d’« éviter tout rassemblement ».
Un réflexe citoyen devenu délit
L’affaire soulève une question que se posent désormais tous les expatriés du Golfe : où s’arrête le droit d’informer quand un pays est en zone de guerre ? Filmer une frappe aérienne, même sans intention malveillante, relève-t-il de la liberté d’expression ou de la mise en danger de la sécurité collective ?
Dans les démocraties occidentales, la diffusion d’images de conflits est protégée par la liberté de la presse, encadrée mais rarement criminalisée pour les simples citoyens. Dans les monarchies du Golfe, le cadre est radicalement différent. Les lois sur la cybercriminalité y offrent aux autorités des leviers juridiques très larges, et la notion de « sécurité nationale » y est interprétée de façon extensive, comme le rappelle régulièrement Reporters sans frontières dans ses rapports annuels sur la liberté de la presse. Les Émirats figurent à la 131e place sur 180 pays dans le classement mondial 2025 de l’organisation.
Pour les trois Français détenus, la suite dépendra largement de la diplomatie. La protection consulaire, confirmée par le gouvernement, leur garantit un accès à un avocat et un suivi par les autorités françaises. Les précédents dans la région montrent cependant que les procédures judiciaires peuvent s’éterniser, certains ressortissants étrangers ayant passé des semaines, voire des mois, en détention pour des infractions comparables dans les pays du Golfe.
Le prix de la normalité
Les arrestations de ce jeudi illustrent un paradoxe frappant. Les Émirats arabes unis, qui se sont construits comme un hub mondial ouvert sur le monde, ultra-connecté et favorable aux étrangers, se retrouvent contraints d’imposer des mesures dignes d’un état de siège informationnel. L’interdiction de filmer, dans un pays où chaque touriste publie en moyenne des dizaines de photos par jour sur Instagram, revient à demander à une génération entière de désactiver un automatisme.
Le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui entre dans sa troisième semaine, continue de redessiner le quotidien des populations du Golfe bien au-delà des frappes militaires. La prochaine échéance concrète pour les expatriés français : la réunion ministérielle prévue ce jeudi à Paris sur l’impact de la crise énergétique, au cours de laquelle le sort des ressortissants dans la zone pourrait être abordé.