Moins 25 centimes par litre en Italie. Taxes rabotées au Portugal. Marges plafonnées en Grèce. Face à la flambée des carburants provoquée par le conflit au Moyen-Orient, la moitié de l’Europe dégaine des mesures d’urgence pour soulager les automobilistes. En France, le gouvernement a tranché : ce sera non. « Le scénario d’une baisse des taxes n’est pas envisagé à ce stade », a fait savoir l’exécutif, rapporte Europe 1. Un choix qui détonne alors que le litre de sans-plomb flirte avec les deux euros dans l’Hexagone.

L’Italie ouvre le bal, les voisins suivent

Rome a frappé fort. Le gouvernement de Giorgia Meloni a confirmé jeudi une réduction immédiate de 25 centimes par litre sur l’ensemble des carburants, la mesure la plus radicale prise par un pays européen depuis le début des hostilités en Iran. L’objectif affiché : absorber une partie du choc pétrolier qui secoue les stations-service du continent depuis trois semaines.

L’Italie n’est pas seule à agir. Le Portugal a réduit les taxes sur le diesel. La Grèce a imposé un plafond sur les marges des entreprises vendant du carburant et certains produits alimentaires de base. L’Espagne et la Serbie préparent des baisses de taxes similaires, selon BFM TV. Hors d’Europe, le Japon met en place des subventions ciblées pour contenir les prix affichés à la pompe, et la Corée du Sud étudie l’élargissement de son programme de bons énergie destinés aux ménages modestes, d’après le New York Times.

« Le seuil d’action est beaucoup plus bas qu’avant, parce que les prix sont devenus un sujet politiquement explosif auprès des électeurs », résume Angel Talavera, économiste en chef pour l’Europe chez Oxford Economics.

Paris refuse, malgré le précédent de 2022

Le contraste avec la crise précédente est frappant. En 2022, quand l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait fait flamber l’énergie, la France avait sorti le carnet de chèques : une remise carburant de 30 centimes par litre (ramenée ensuite à 20 centimes), un bouclier tarifaire sur le gaz et l’électricité, le tout pour un coût estimé à plusieurs milliards d’euros sur l’année. L’argument de l’époque tenait en deux mots : pouvoir d’achat.

Quatre ans plus tard, les temps ont changé. La dette publique a gonflé, le déficit reste au-dessus de 5 % du PIB, et les marges budgétaires se sont considérablement rétrécies. Relancer un mécanisme similaire enverrait un signal désastreux aux marchés financiers, déjà nerveux face à la trajectoire des comptes publics français. Bercy semble parier sur un choc plus court qu’en 2022, où l’embargo russe s’était étalé sur des mois.

Ormuz fermé, l’Europe prise au piège

Le choc actuel trouve son origine dans la fermeture de facto du détroit d’Ormuz par l’Iran, consécutive aux frappes américaines et israéliennes du 28 février. Quelque 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole transite par ce goulet stratégique. Depuis le 2 mars, les cours du brut ont bondi d’environ 8 %, et le prix du gaz européen de 20 %, selon les données rapportées par la BBC.

L’Europe pensait pourtant avoir tiré les leçons de 2022. Après s’être sevrée du gaz russe (l’UE n’importe plus que 2 % de son pétrole de Russie, contre 55 % du gaz allemand avant l’invasion de l’Ukraine), le continent s’est tourné massivement vers le gaz naturel liquéfié américain. Résultat : les États-Unis fournissent désormais 57 % du GNL importé par l’UE, et l’Allemagne dépend de Washington pour 96 % de ses approvisionnements en GNL, selon la BBC.

« On avait juré qu’on apprendrait. On avait promis que les choses changeraient. Et nous voilà », confie un diplomate européen sous couvert d’anonymat au même média. Dan Marks, spécialiste de la sécurité énergétique au Royal United Services Institute (RUSI), nuance : le problème n’est pas l’approvisionnement. L’Europe, suffisamment riche, trouvera du pétrole. Mais elle le paiera au prix fort, au détriment de sa compétitivité industrielle.

Un sommet européen pour éteindre l’incendie

La question des prix de l’énergie s’est imposée comme le sujet central du sommet des chefs d’État européens qui se tient ce jeudi à Bruxelles. « Nous devons apporter un soulagement maintenant », a martelé Ursula von der Leyen en amont de la réunion, selon la BBC. Les options discutées : révision des taxes énergétiques à l’échelle européenne, plafonds de prix pour les consommateurs, aides ciblées pour les secteurs industriels les plus exposés.

Outre-Manche, la chancelière de l’Échiquier Rachel Reeves a confirmé que le Trésor britannique réexaminait les dispositifs d’urgence élaborés lors de la crise de 2022 pour les adapter au contexte actuel. La logistique mondiale souffre aussi : France 24 rapporte qu’une crise de transport maritime s’installe, avec des centaines de milliers de conteneurs bloqués et des routes commerciales bouleversées.

Chacun pour soi, un dilemme commun

Deux camps se dessinent en Europe. D’un côté, les gouvernements qui choisissent de dépenser aujourd’hui pour éteindre la colère sociale : l’Italie, le Portugal, la Grèce. De l’autre, ceux qui misent sur la discipline budgétaire, quitte à laisser les ménages absorber le choc, comme la France.

Le pari français repose sur un postulat fragile : que la crise reste courte. En 2022, face à une grogne sociale qui montait, le gouvernement avait fini par lâcher du lest après plusieurs semaines de résistance. Si les prix à la pompe restent à leur niveau actuel au-delà du printemps, la pression politique pourrait de nouveau forcer la main de l’exécutif. Le prochain rendez-vous à surveiller : le Conseil européen extraordinaire prévu en avril, où les Vingt-Sept doivent trancher sur un cadre commun de réponse à la crise énergétique.