148 millions d’euros d’argent public envolés. Pour ce prix, l’État a obtenu une cathédrale de béton de 45 000 mètres carrés près d’Amiens, des rats qui s’y promènent en liberté, des toiles d’araignées qui pendent des passerelles et zéro kilo d’insectes commercialisés depuis l’été 2025.
L’usine s’appelle Ynsect. Elle devait nourrir le bétail, les poissons d’élevage, peut-être les humains, avec de la farine de scarabée. Liquidée le 1ᵉʳ décembre 2025 par le tribunal de commerce d’Évry, l’entreprise a quand même eu droit, jusqu’au bout, au soutien de la banque publique d’investissement. Et son patron, Nicolas Dufourcq, refuse aujourd’hui de présenter la moindre excuse.
« On y a cru, on a voulu y croire »
Devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, le directeur général de Bpifrance a sorti une formule qui restera. « On nous demande de soutenir, soutenir, soutenir, et quand on soutient, soutient, soutient, on est des branquignoles. Non ! » a-t-il lancé aux députés, comme le rapporte Maddyness avec l’AFP. Avant d’enfoncer le clou : « Ynsect, on y a cru, on a voulu y croire. » Bpifrance siégeait au conseil d’administration avec deux représentants. La banque publique a injecté capitaux et obligations convertibles à chaque tour de table. Elle a fini par perdre la quasi-totalité de sa mise.
Selon le ministère de l’Économie, le robinet public a coulé pendant treize ans. Entre 2012 et 2025, 148 millions d’euros sont sortis des caisses de l’État, des collectivités et de l’Union européenne pour faire vivre la start-up. Dans ce total, environ 8 millions de subventions sèches au titre du Programme d’investissements d’avenir et de France 2030, et 76 millions sous forme de fonds propres et d’obligations convertibles. Le reste s’est dispersé entre Amiens Métropole, la région Hauts-de-France et Bruxelles.
Des rats là où on attendait des scarabées
L’inauguration date de 2021. La presse parle alors de « la plus grande ferme verticale du monde », un bâtiment de 35 mètres de haut planté à Poulainville, dans la Somme, capable selon la promesse marketing d’élever cinq cents tonnes de coléoptères par jour. Quatre ans plus tard, l’image est radicalement différente. France 3 Picardie a publié à l’automne 2025 des milliers de photos et de vidéos prises à l’intérieur du site par un ancien salarié, entre fin 2023 et l’été 2025. Les murs sont noirs, couverts de coulures. Les passerelles sont tapissées de toiles d’araignées. Des mouches volent en grappes. Des rats circulent au milieu des bacs d’élevage. Plusieurs équipements affichent des défauts de conception.
Les chiffres comptables racontent la même chute. Placée en redressement en mars 2025, Ynsect a vu disparaître 137 postes sur environ 200. Les ex-salariés se battent encore aujourd’hui devant le conseil de prud’hommes d’Amiens : le liquidateur, écrit France Bleu Picardie, refuse toujours de leur communiquer la comptabilité de l’entreprise. Une partie d’entre eux n’ont pas touché toutes leurs indemnités.
L’erreur de la « gigafactory »
Devant les députés, Nicolas Dufourcq a fini par concéder un mea culpa, partiel. La construction du site géant de Poulainville était « une erreur ». L’entreprise aurait dû rester à taille humaine, démontrer la rentabilité d’une petite unité avant de bétonner 45 000 mètres carrés. « On ne peut pas tout réussir dans la réindustrialisation », a-t-il glissé. La phrase passe mal dans la Somme, où l’usine vide rappelle aux passants la fermeture des sucreries et des verreries que le département voyait déjà tomber au début des années 2010.
Le ministère de l’Économie défend lui aussi sa logique. « Le projet reposait sur une technologie de rupture, avec des risques techniques, industriels et financiers élevés dès le départ », répond-il aux critiques, en rappelant la doctrine officielle : souveraineté alimentaire, transition écologique, réindustrialisation. Au total, Ynsect a levé 600 millions de dollars depuis 2011 auprès d’investisseurs privés et publics, dont des fonds américains et asiatiques. Difficultés techniques, Covid-19, flambée des coûts de l’énergie après l’invasion russe de l’Ukraine : Bercy aligne les explications, sans trancher la question qui dérange.
284 millions pour une filière qui ne décolle pas
La question, deux observatoires viennent justement de la poser dans un rapport de cinquante-neuf pages publié cette semaine. L’Observatoire national de l’élevage des insectes (ONEI) et l’Observatoire des subventions et aides agricoles en France (OBSAF) chiffrent le soutien public total à la filière insectes : 284 millions d’euros depuis dix ans, répartis entre Ynsect et ses deux principaux concurrents tricolores. Pour ces 284 millions, la France a produit moins de 5 000 tonnes de farine d’insectes, calculent les auteurs. Soit environ 20 euros d’aide publique par kilo, alors que le prix de vente du produit fini stagne autour de 4 euros le kilo. Cinq fois plus cher que ce qu’il rapporte.
Le rapport tape fort sur la promesse écologique. Selon ses auteurs, les bénéfices environnementaux mis en avant par la filière, moins de gaz à effet de serre et un usage réduit des sols, n’ont jamais été démontrés à l’échelle industrielle. Et pour cause : à part Ynsect, la production française n’a jamais atteint le seuil que la promesse marketing lui prêtait dès 2018. Le député François Ruffin, élu de la Somme, demande désormais une commission d’enquête parlementaire. Il parle d’un « cas d’école d’argent public jeté par les fenêtres », formule reprise par France 3 Picardie.
Deux survivants, et beaucoup de questions
Tout n’est pas mort dans la filière française des insectes. Innovafeed, à Nesle dans la Somme aussi, et Agronutris, près de Toulouse, continuent d’exister. Les deux producteurs ont défendu leur modèle dans les colonnes de Terre-net après la chute d’Ynsect, plaidant pour une montée en puissance plus prudente, sans giga-usine. « Des entreprises qui produisent à base d’insectes, il y en a trois en France, on les a toutes financées. Il y en a deux en train de réussir, et il y en a une qui est tombée », a martelé Nicolas Dufourcq devant les députés. La phrase est juste. Elle ne dit pas que la part publique investie dans la perdante représente plus de la moitié des sommes engagées dans la filière.
Reste l’usine elle-même. Le bâtiment de 45 000 mètres carrés cherche aujourd’hui un repreneur. La métropole d’Amiens, qui a mis quelques millions sur la table, espère sauver les murs en reconvertissant le site, pourquoi pas en data center ou en plateforme logistique. La région Hauts-de-France parle d’un « échec collectif ». Le tribunal de commerce d’Évry, lui, attend la prochaine étape de la procédure. Le rapport définitif du liquidateur, qui détaillera enfin où sont passés les 600 millions levés en quatorze ans, est attendu d’ici à la fin du printemps.