1,7 point. C’est tout ce qui sépare Benoît Payan de Franck Allisio au soir du premier tour des municipales à Marseille. Le maire sortant, sous l’étiquette du Printemps marseillais, récolte 36,7 % des voix. Le candidat du Rassemblement national en engrange 35,02 %. Jamais, dans l’histoire de la Ve République, le parti de Marine Le Pen n’a été aussi près de diriger une métropole de 870 000 habitants. Dimanche 23 mars, tout se joue.

Le duel le plus serré du pays

Le premier tour a redistribué les cartes brutalement. Martine Vassal, candidate de la droite (DVD), arrivée troisième avec 12,41 %, s’est retrouvée hors course pour le second tour, un scénario impensable il y a six mois. Le candidat de La France insoumise s’est retiré au nom du barrage républicain, selon Franceinfo. Résultat : un face-à-face gauche contre extrême droite dans la deuxième ville de France, une configuration qui n’existait plus depuis le duel Chirac-Le Pen de 2002 à l’échelle nationale.

La question centrale n’est plus de savoir si le RN peut percer dans les grandes villes. Elle est de savoir si le réservoir de voix de droite, privé de candidate, basculera vers Payan par réflexe républicain ou vers Allisio par proximité idéologique. Les 12,4 % de Vassal sont le trésor de guerre que les deux camps se disputent.

Sécurité, accusations de fraude et « Soupe aux choux »

Jeudi soir, sur France 2, les deux finalistes se sont affrontés pendant près de trente minutes dans l’émission L’Événement, tournée aux studios de Provence à Martigues. Le ton est monté vite.

Franck Allisio a frappé d’emblée sur le terrain de la sécurité. Marseille affiche le double du taux d’homicides national, a-t-il rappelé, et dans certains quartiers, ce taux grimpe à dix fois la moyenne française. « Je serai le maire de l’ordre, matin, midi et soir », a-t-il martelé, rapporte France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Payan a contre-attaqué en accusant le candidat RN de propager des « fake news » sur de prétendus accords secrets avec LFI. Sa réplique a fait mouche : « C’est très difficile de répondre aux fake news, vous avez regardé la Soupe aux choux trop longtemps. » Une pique qui a immédiatement fait le tour des réseaux sociaux.

Le candidat RN n’a pas reculé. Il a brandi des accusations de fraude électorale, évoquant des équipes du maire qui auraient « pris les pièces d’identité, même les mémés de 80 ans » pour les faire voter Payan. Réponse cinglante du maire sortant : « Quelqu’un qui prendrait une carte d’identité pour aller faire voter une mémé, ça n’existe pas. Ce que vous racontez, c’est soit de la fable, soit de la folie. »

Le spectre de 1995 et l’enjeu symbolique

Pour le Rassemblement national, conquérir Marseille représenterait un saut qualitatif sans précédent. Aujourd’hui, la plus grande ville administrée par le parti est Perpignan, 120 000 habitants, dirigée par Louis Aliot depuis 2020. Avant cela, le Front national avait gouverné Toulon entre 1995 et 2001, Orange et Marignane dans la même période, selon les archives du ministère de l’Intérieur. Des villes moyennes, à chaque fois.

Prendre la deuxième ville du pays, c’est changer de dimension. « Si Marseille tombe dans l’escarcelle du Rassemblement national, elle deviendra un trophée pour Marine Le Pen », a prévenu Payan lors du débat, cité par Le Monde. Le sous-texte est clair : ce qui se joue dimanche dépasse largement la Canebière.

Allisio a répliqué en retournant l’argument. Selon lui, le vrai danger vient de l’alliance de fait entre la gauche et « une extrême gauche dangereuse, violente et antisémite ». Payan a rétorqué sèchement : « Quand on vient d’un parti fondé par des nostalgiques du Troisième Reich, on ne donne aucune leçon de morale. »

Vassal, la variable qui peut tout changer

Le sort du scrutin dépend en grande partie de Martine Vassal. L’ancienne présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, éliminée dès le premier tour, n’a pas donné de consigne de vote claire au soir du 15 mars. Interviewée après le débat sur France 2, elle a ménagé le suspense, selon Le Monde.

En coulisses, la pression monte. Jordan Bardella a publiquement demandé à Bruno Retailleau de pousser Vassal vers un retrait en faveur d’Allisio, rapporte Franceinfo. Une manœuvre qui n’a pas abouti, mais qui illustre la fébrilité du camp RN. L’enjeu est arithmétique : si une majorité des électeurs Vassal se reporte sur Allisio, l’écart de 1,7 point peut se combler en quelques heures de scrutin.

Les sondages de l’entre-deux-tours, quand ils existent pour des municipales, sont notoirement fragiles. Le taux d’abstention jouera un rôle déterminant. Au premier tour, la participation à Marseille avoisinait les 50 %, un chiffre modeste qui laisse une marge de mobilisation considérable aux deux camps.

Un test national bien au-delà de Marseille

Le duel marseillais ne se joue pas en vase clos. Partout en France, ces municipales 2026 redessinent la carte politique. À Lille, La France insoumise a créé la surprise avec Lahouaria Addouche, talonnant le maire sortant socialiste Arnaud Deslandes (23,36 % contre 26,26 %), selon Le Monde. À Nîmes, la droite a fusionné trois listes pour tenter de résister au RN de Julien Sanchez dans une triangulaire ouverte.

La dynamique est la même partout : l’extrême droite progresse dans les grandes villes, la gauche se fragmente, la droite traditionnelle s’effondre. Marseille en est simplement le cas le plus spectaculaire, parce que l’écart y est le plus mince et le symbole le plus fort.

Le second tour aura lieu dimanche 23 mars. Les bureaux de vote ouvriront à 8 heures et fermeront à 20 heures. Les premiers résultats devraient tomber entre 20 h 30 et 21 heures.