En janvier, des avions militaires danois se sont posés à Nuuk et Kangerlussuaq, au Groenland. Officiellement, un exercice conjoint baptisé « Opération Arctic Endurance ». En coulisses, les soldats à bord avaient reçu une consigne bien plus radicale : si les Américains débarquent, faites sauter les pistes d’atterrissage.
Douze sources, un même récit
L’information a été révélée jeudi 19 mars par DR, la télévision publique danoise, qui s’appuie sur douze sources situées au sommet de l’appareil d’État danois, au sein de l’armée et dans plusieurs capitales alliées. Le Financial Times a obtenu confirmation de deux responsables européens. Le ministère danois de la Défense, interrogé par la BBC, a refusé tout commentaire. Un haut gradé danois, sous couvert d’anonymat, a simplement indiqué que « seul un nombre limité de personnes aurait été au courant de l’opération, pour des raisons de sécurité ».
Derrière l’exercice officiel, Copenhague anticipait un scénario que personne en Europe n’avait formulé publiquement : une intervention militaire américaine pour prendre le contrôle du Groenland. Un allié de l’OTAN se préparait à combattre un autre allié de l’OTAN.
L’opération au Venezuela comme déclencheur
Ce qui a fait basculer le Danemark dans la planification de défense, c’est l’opération américaine au Venezuela. Quand Washington a agi pour capturer le dirigeant vénézuélien, Copenhague a pris les menaces de Donald Trump sur le Groenland au premier degré.
« Quand Trump répète qu’il veut prendre le Groenland, et que ce qui s’est passé au Venezuela s’est passé, nous devions envisager tous les scénarios », a confié une source de sécurité danoise de haut rang à DR. Un responsable européen cité par le Financial Times résume la logique plus crûment : « Après le Venezuela, ils pensaient pouvoir marcher sur l’eau. On prend ça, et ce pays. »
Trump avait déjà tenté d’acheter le Groenland en 2019, provoquant un incident diplomatique avec Copenhague. Dès le début de son second mandat, il a multiplié les déclarations sans exclure le recours à la force, affirmant que le territoire était « stratégique » et « couvert de navires russes et chinois ».
Un territoire au carrefour de trois puissances
L’intérêt américain pour le Groenland ne relève pas du caprice. L’île abrite la base américaine de Pituffik (anciennement Thule), le poste militaire américain le plus septentrional, en activité depuis 1951 et intégré au système de détection de missiles balistiques. Ses sous-sols recèlent des terres rares, du zinc, de l’uranium et du pétrole. Avec la fonte des glaces arctiques, de nouvelles routes maritimes s’ouvrent progressivement, plaçant le territoire au carrefour de rivalités croissantes entre Washington, Moscou et Pékin.
En 2025, le gouvernement groenlandais a lancé un processus d’indépendance vis-à-vis du Danemark, ajoutant une couche de complexité. Un Groenland indépendant serait plus vulnérable aux pressions extérieures, une perspective qui inquiète aussi bien Copenhague que Bruxelles.
Des soldats français et allemands sur place
Copenhague n’a pas agi seul. Selon l’enquête de DR, le Danemark a sollicité la France, l’Allemagne et les pays nordiques pour un soutien politique et militaire concret, en leur demandant de démontrer une solidarité européenne forte par des activités militaires conjointes au Groenland.
Un premier contingent multinational a été acheminé à Nuuk et Kangerlussuaq, composé de soldats danois, français, allemands, norvégiens et suédois. Un second déploiement a suivi, comprenant des soldats d’élite danois et un détachement français entraîné pour le combat en zone froide et montagneuse. Des avions militaires danois et un navire de la Marine nationale ont pris position dans l’Atlantique Nord.
Des réserves de sang ont été acheminées sur place, en prévision de blessés au combat. La décision avait été prise : en cas d’invasion, les soldats danois se battraient.
Rendre l’annexion impossible sans violence ouverte
L’idée de piéger les pistes visait à empêcher les avions de transport militaires américains de se poser au Groenland. « Le coût pour les États-Unis devait être élevé. Ils auraient dû commettre un acte hostile pour obtenir le Groenland », a expliqué une source de la défense danoise à DR, tout en admettant que ces troupes n’auraient probablement pas pu repousser une attaque américaine.
La stratégie n’était pas de gagner une guerre contre la première armée du monde. C’était de transformer toute annexion en agression caractérisée, visible aux yeux de la communauté internationale. Les deux pays sont membres de l’Alliance atlantique depuis 1949. L’article 5 du traité, qui prévoit la défense collective en cas d’attaque contre un membre, n’a jamais été conçu pour un scénario où un membre attaque un autre. La simple existence de ce plan illustre à quel point les lignes ont bougé.
Un recul verbal, une méfiance intacte
Le 21 janvier, au Forum économique mondial de Davos, Trump a tempéré ses propos : « Je ne veux pas utiliser la force. Tout ce que les États-Unis demandent, c’est un endroit appelé le Groenland. » Il a depuis évoqué des « négociations immédiates » pour trouver un compromis, alors que le Groenland et le Danemark continuent de rejeter toute cession de souveraineté.
Le lendemain de cette déclaration, rapporte la BBC, Trump avait prévenu les journalistes qu’il « s’occuperait du Groenland dans environ deux mois ». Côté danois, les mots rassurants n’ont visiblement pas suffi.
L’information tombe alors que Washington est absorbé par la guerre en Iran et que l’OTAN prépare un sommet à Bruxelles. Trump a répété ces dernières semaines vouloir « reprendre les discussions » sur le Groenland. La prochaine fois qu’il en parlera, il saura que ses alliés européens avaient un plan pour le stopper.