« Seuls les monarques et les dictateurs gravent leur visage sur les pièces, pas les dirigeants d’une démocratie. » La phrase du sénateur démocrate Jeff Merkley, lâchée jeudi 19 mars à l’agence Reuters, résume la tempête politique qui secoue Washington. Quelques heures plus tôt, une commission fédérale a approuvé à l’unanimité la conception d’une pièce commémorative en or 24 carats frappée à l’effigie de Donald Trump.
Le projet s’inscrit dans les célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance américaine, prévu le 4 juillet 2026. Mais derrière l’argument patriotique, c’est le mécanisme du vote qui fait grincer des dents : les six personnes qui ont dit oui ont toutes été choisies par Trump lui-même.
Une commission purgée, un vote sans suspense
La Commission des Beaux-Arts des États-Unis (U.S. Commission of Fine Arts) conseille le gouvernement fédéral sur les questions esthétiques depuis 1910. Ses avis portent sur les monuments, les bâtiments publics et les pièces de monnaie. En octobre 2025, Trump a limogé les six membres en poste et les a remplacés par des proches, rapporte le Washington Post.
Six mois plus tard, cette commission recomposée valide la pièce à son image sans la moindre voix dissidente. Le résultat aurait difficilement pu être différent.
Un autre comité fédéral avait pourtant refusé. Le Citizens Coinage Advisory Committee, instance bipartisane chargée de formuler des recommandations au Trésor sur les pièces commémoratives, avait rejeté le projet le mois précédent. Kareem Abdul-Jabbar, ancienne légende du basketball américain et ex-membre de ce comité, avait dénoncé une initiative « profondément inappropriée », selon le Washington Post.
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, devrait désormais ordonner la frappe de la pièce, indique Deutsche Welle. La Monnaie des États-Unis (U.S. Mint) a déjà mis en ligne les maquettes : un profil classique, dans le style que l’on associe d’ordinaire aux empereurs romains ou aux souverains européens.
Le précédent Coolidge, il y a exactement un siècle
En 250 ans d’histoire monétaire américaine, un seul président en exercice a figuré sur une pièce commémorative : Calvin Coolidge, en 1926, pour le sesquicentenaire de la Déclaration d’indépendance. La coïncidence temporelle saute aux yeux. Cent ans plus tard, pour le même type de célébration, Trump reproduit le geste.
La différence est de taille. Coolidge n’avait pas choisi les commissaires qui avaient approuvé son effigie. Et surtout, le contexte politique ne ressemblait en rien à celui de 2026. À l’époque, l’idée n’avait suscité aucune controverse particulière.
Plus loin dans l’histoire, la tradition américaine penche clairement du côté opposé. George Washington, premier président des États-Unis, avait refusé que son portrait figure sur les premières pièces du pays. Il considérait cette pratique comme l’apanage des monarchies, indigne d’une république. Abraham Lincoln n’est apparu sur le penny qu’en 1909, soit 44 ans après sa mort. Le programme de pièces présidentielles à 1 dollar, lancé en 2005, impose d’ailleurs une règle stricte : un président doit être décédé depuis au moins deux ans avant de figurer sur une pièce en circulation.
Trois pièces prévues, un flou juridique
La pièce en or de 24 carats n’est que le premier volet du projet. Deux autres sont en préparation, rapporte Deutsche Welle : une pièce d’un dollar destinée à la circulation et une pièce d’une once en or réservée aux collectionneurs.
C’est la pièce d’un dollar qui cristallise le problème juridique. Le Guardian relève que la loi fédérale interdit aux présidents en exercice de figurer sur la monnaie courante. Le Washington Post qualifie le projet de « potentiellement illégal ». La pièce commémorative en or, elle, contourne en partie la difficulté puisqu’elle n’est pas destinée à circuler comme monnaie d’échange.
Aucun calendrier précis n’a été communiqué pour les deux pièces restantes. La date butoir symbolique reste le 4 juillet 2026, jour du Semiquincentennial, le 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance.
Mettre son nom partout, une méthode assumée
La pièce en or ne sort pas de nulle part. Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, Trump multiplie les initiatives pour associer son image au patrimoine national. Il a rebaptisé le Kennedy Center de Washington à son propre nom. Il a lancé la construction d’une salle de bal dans l’aile présidentielle. Il a fait approuver des pièces commémoratives. Chaque geste, pris isolément, peut sembler anodin. Mis bout à bout, ils dessinent un schéma que les démocrates qualifient de dérive narcissique, et que les républicains, pour l’essentiel, accompagnent en silence.
La dernière fois qu’un président américain a autant cherché à inscrire son empreinte physique sur les symboles du pays, c’était il y a un siècle. Coolidge avait obtenu sa pièce. Personne ne se souvient pourquoi.
La différence, cette fois, c’est que le mécanisme est visible : une commission purgée, un vote acquis d’avance, un comité bipartisan écarté. Reste à voir si Scott Bessent signera l’ordre de frappe, ou si la pièce de Trump rejoindra la longue liste des projets présidentiels qui finissent dans un tiroir du Trésor.