64 morts, dont 13 enfants, deux infirmières et un médecin. L’attaque de l’hôpital universitaire d’Al-Daein, au Darfour oriental, vendredi soir, n’est pas qu’un massacre de plus. Avec ce bilan, le nombre de victimes tuées dans des attaques contre des établissements de santé au Soudan vient de dépasser les 2 000 depuis le début du conflit, en avril 2023. Un chiffre que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a confirmé samedi, et qui dit quelque chose de très précis sur cette guerre : elle vise ceux qui soignent.
Trois services hospitaliers détruits en une nuit
L’hôpital universitaire d’Al-Daein est le principal établissement médical de la capitale de l’État du Darfour oriental. Vendredi soir, des explosions ont touché les services de pédiatrie, de maternité et les urgences, selon le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui a détaillé le bilan sur les réseaux sociaux samedi. 89 blessés, dont huit membres du personnel soignant. L’hôpital est désormais « non opérationnel », privant la ville de son seul accès à des soins structurés.
Personne n’a revendiqué l’attaque dans les heures qui ont suivi. Le conflit oppose depuis bientôt trois ans l’armée régulière soudanaise aux Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire dirigé par Mohamed Hamdane Daglo, dit « Hemedti ». Les deux camps se disputent le contrôle du pays dans une guerre civile qui a basculé dans une logique de destruction systématique des infrastructures civiles.
213 attaques en trois ans : les hôpitaux comme cibles de guerre
Le chiffre de 2 036 morts dans 213 attaques contre des structures de santé, communiqué par l’OMS, place le Soudan dans une catégorie à part. Pour mesurer l’ampleur : en 2023, l’OMS avait recensé 1 164 attaques contre des soins de santé dans le monde entier, toutes zones de conflit confondues. Le Soudan concentre à lui seul une fraction colossale de cette violence, et le rythme ne ralentit pas.
Al-Daein n’est pas un cas isolé. Plus tôt en mars, un drone a frappé une école au Soudan, tuant au moins 17 personnes, rapporte le Guardian. En février, une frappe de drone attribuée aux FSR avait tué 24 civils en fuite dans le centre du pays, selon la même source. Les ONG médicales présentes sur place, dont Médecins Sans Frontières (MSF), alertent depuis des mois sur l’impossibilité croissante de soigner les blessés dans un environnement où les hôpitaux eux-mêmes deviennent des cibles.
Accusations de génocide et livraisons d’armes contestées
Les deux belligérants sont accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Les FSR font l’objet d’accusations plus spécifiques au Darfour. En février 2026, une mission d’enquête des Nations unies a conclu que les destructions perpétrées par les paramilitaires à El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, portaient « les caractéristiques d’un génocide », selon le rapport relayé par le Guardian et Al Jazeera.
La question de l’approvisionnement en armes alourdit encore le tableau. Le Monde révélait cette semaine que les Émirats arabes unis avaient réorganisé leur réseau de livraisons d’armes aux paramilitaires soudanais, une accusation qu’Abu Dhabi rejette fermement. Ces transferts, s’ils sont confirmés, pourraient constituer une violation des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’embargo d’armes au Darfour.
« Trop de sang a été versé. Trop de souffrances ont été infligées », a déclaré Tedros Adhanom Ghebreyesus. « Le moment est venu de désescalader le conflit au Soudan et d’assurer la protection des civils, des soignants et des humanitaires. »
12 millions de déplacés, une famine qui menace
Au-delà des hôpitaux, les chiffres de la catastrophe humanitaire sont vertigineux. Plus de 12 millions de Soudanais ont été contraints de fuir leur domicile depuis avril 2023, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Le Soudan abrite désormais la plus grande population de déplacés internes au monde.
La destruction des infrastructures médicales aggrave une situation alimentaire déjà critique. Plusieurs régions du Darfour et du Kordofan sont au bord de la famine, selon les évaluations du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC). Les convois d’aide humanitaire peinent à atteindre les zones les plus touchées, bloqués par les combats ou détournés par les belligérants.
Le conflit soudanais se distingue aussi par sa relative invisibilité médiatique. Alors que les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient monopolisent l’attention internationale, le Sahel et la Corne de l’Afrique s’enfoncent dans une spirale de violence que Le Monde qualifiait cette semaine de « zone de guerres oubliée sur la carte mondiale des crises ». L’Allemagne a annoncé l’évacuation de son ambassade au Niger voisin, invoquant un risque élevé d’enlèvements et de violences contre les ressortissants occidentaux. La France, qui a fermé ses bases militaires au Niger après le coup d’État de 2023, observe cette dégradation sans levier d’action direct.
Trois ans de guerre en avril, et aucune perspective de paix
Le conflit soudanais atteindra son troisième anniversaire en avril 2026. Malgré plusieurs tentatives de médiation, aucun cessez-le-feu durable n’a été obtenu. Les pourparlers de Djeddah, sous l’égide de l’Arabie saoudite et des États-Unis, n’ont produit aucun accord contraignant. Les deux parties continuent de s’accuser mutuellement de violations systématiques du droit international humanitaire.
L’attaque de l’hôpital d’Al-Daein illustre une réalité que les chiffres de l’OMS confirment semaine après semaine : au Soudan, la guerre ne se contente pas de tuer sur le champ de bataille. Elle détruit méthodiquement les lieux censés protéger la vie. Chaque hôpital qui ferme repousse un peu plus loin l’accès aux soins pour des millions de civils pris au piège d’un conflit dont personne, pour l’instant, ne voit la fin.