Deux cent mille personnes dans un parc. Le même parc où, en 1989, les Tchécoslovaques avaient réclamé la fin du régime communiste. Trente-sept ans plus tard, samedi 21 mars, la plaine de Letná à Prague s’est de nouveau remplie, mais cette fois pour un tout autre combat : empêcher leur propre démocratie de glisser vers le modèle de Budapest.

Le mouvement citoyen « Un million de moments pour la démocratie » (Milion chvilek pro demokracii) revendique plus de 200 000 participants, un chiffre que l’AFP n’a pas pu vérifier dans l’immédiat. Mais les images aériennes ne laissent guère de doute : la mobilisation est massive, comparable à celle de 2019, quand le même collectif avait déjà rassemblé des foules record contre un premier mandat d’Andrej Babis.

Un gouvernement qui verrouille ses propres verrous

Le déclencheur de la colère n’est pas un événement unique, mais une accumulation. En quelques semaines, la chambre basse du Parlement tchèque a refusé de lever l’immunité parlementaire du premier ministre Andrej Babis, poursuivi pour une fraude présumée aux subventions européennes à hauteur de deux millions de dollars. Le verdict d’un tribunal est désormais gelé jusqu’à la fin de son mandat, en 2029. Dans la foulée, les députés ont aussi rejeté la levée d’immunité de Tomio Okamura, président de la chambre et chef du parti d’extrême droite SPD, visé par des poursuites pour incitation à la haine.

« Ils ont créé deux catégories de citoyens : les gens ordinaires et les intouchables », a résumé le collectif organisateur sur ses réseaux sociaux. Pour les manifestants, ce double refus confirme que la coalition au pouvoir place la protection de ses dirigeants au-dessus du principe d’égalité devant la loi.

Une loi « agents étrangers » calquée sur Moscou

L’autre sujet de crispation est un projet de loi en préparation qui obligerait les organisations non gouvernementales recevant des financements étrangers à s’inscrire sur un registre officiel sous peine de lourdes amendes. Le mécanisme rappelle la législation russe sur les « agents de l’étranger », utilisée par le Kremlin pour museler les voix critiques depuis 2012. « Cette loi peut facilement être utilisée pour restreindre la liberté individuelle », a averti Václav Pačes, ancien président de l’Académie des sciences tchèque, devant la foule réunie à Letná, selon Deutsche Welle.

Le gouvernement prépare aussi une prise de contrôle des médias publics, un schéma que la Hongrie de Viktor Orbán a appliqué dès 2010 pour transformer la télévision d’État en organe de propagande. Les organisateurs de la manifestation n’ont d’ailleurs pas mâché leurs mots : « L’arrogance du pouvoir grandit et les politiciens extrémistes prennent notre pays en otage. »

Le troisième domino centre-européen

Pour comprendre ce qui se joue à Prague, il faut regarder la carte. Depuis 2010, la Hongrie de Viktor Orbán a systématiquement démantelé les contre-pouvoirs : médias sous tutelle, justice réformée, société civile harcelée. En 2023, la Slovaquie de Robert Fico a pris le même virage, coupant l’aide militaire à l’Ukraine et se rapprochant de Moscou. La Tchéquie d’Andrej Babis complète désormais le trio.

Depuis son retour au pouvoir en décembre 2024, à la tête d’une coalition formée par son parti ANO, le SPD de Tomio Okamura et le petit parti La Voix des automobilistes (Motoristé), le milliardaire tchèque a multiplié les signaux. Son gouvernement a coupé toute aide militaire à l’Ukraine. Il a réduit les dépenses de défense sous le seuil de 2 % du PIB fixé par l’OTAN, organisation dont la République tchèque est membre depuis 1999. Il rejette les politiques européennes en matière d’environnement et de migration.

« Nous sommes ici pour dire clairement non à ceux qui veulent entraîner notre pays sur la voie de la Slovaquie et de la Hongrie », a déclaré Mikuláš Minář, responsable du collectif « Un million de moments pour la démocratie », cité par Deutsche Welle. Le parallèle avec Budapest n’est pas une figure de style : c’est le cœur de l’angoisse tchèque.

Un président pro-OTAN face à un premier ministre pro-Moscou

La situation tchèque présente toutefois une particularité : le président de la République, Petr Pavel, est un ancien général de l’OTAN, fermement pro-ukrainien. Un bras de fer institutionnel oppose régulièrement les deux hommes. En début d’année, Pavel a refusé de nommer au poste de ministre de l’Environnement le candidat de La Voix des automobilistes, Filip Turek, visé par une enquête pour viol et critiqué pour des propos misogynes et racistes, rapporte Le Monde. Ce veto a provoqué une crise politique, mais n’a pas suffi à freiner l’élan de la coalition.

Ce clivage entre un chef de l’État démocrate et un gouvernement populiste donne à la République tchèque un profil différent de la Hongrie, où Viktor Orbán contrôle l’ensemble des institutions. Mais c’est aussi un équilibre précaire. Petr Pavel ne peut pas gouverner seul. Et la majorité parlementaire reste solidement acquise à Babis.

Pourquoi l’Europe devrait ouvrir les yeux

Trois pays membres de l’Union européenne et de l’OTAN, situés au cœur géographique du continent, refusent désormais de soutenir l’Ukraine et s’alignent, à des degrés divers, sur les positions de la Russie. Ce bloc centre-européen pèse sur les décisions qui requièrent l’unanimité au Conseil européen. Il freine les sanctions, bloque les aides, et affaiblit la position commune face à Moscou.

La manifestation de Prague montre cependant que la société civile tchèque n’a pas capitulé. « Un million de moments pour la démocratie » a annoncé de nouvelles mobilisations dans les semaines à venir. Le collectif, créé en 2018 par un étudiant en théologie, est devenu le plus important mouvement citoyen du pays. Son slogan du jour résonnait comme un avertissement : « Le lion se réveille. » En tchèque, le lion est le symbole national, celui qui figure sur les armoiries de la République.

La prochaine date à surveiller est le vote parlementaire sur la loi « agents étrangers », prévu pour le printemps. Si le texte passe en l’état, la Tchéquie rejoindra la Russie, la Hongrie et la Géorgie dans le club des pays qui ont adopté ce type de législation pour contraindre leur société civile. Un club dans lequel aucune démocratie consolidée n’a jusqu’ici souhaité figurer.