Un panache de fumée au-dessus du Litani, filmé en direct par les caméras d’Al Jazeera. Dimanche 22 mars, l’aviation israélienne a pulvérisé le pont de Qasmiyeh, près de Tyr, la principale artère reliant le sud du Liban au reste du pays. L’objectif, ordonné par le ministre de la Défense Israel Katz, tient en une phrase : « Détruire immédiatement tous les ponts au-dessus du Litani qui servent à des activités terroristes. »
Pour le président libanais Joseph Aoun, le message est clair. « Ces attaques constituent une escalade dangereuse et une violation flagrante de la souveraineté du Liban », a-t-il écrit sur X quelques heures après la frappe, avant d’ajouter qu’il y voyait « un prélude à une invasion terrestre ». Quatre semaines après le lancement de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran le 28 février, c’est un nouveau front qui menace de s’ouvrir.
Couper le sud pour l’isoler : une vieille recette
Le Litani n’est pas un fleuve comme un autre. Long de 170 kilomètres, il traverse le sud du Liban d’est en ouest et sert depuis des décennies de ligne de démarcation militaire. En 1978, l’opération Litani marquait la première invasion terrestre israélienne du pays. La résolution 425 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée dans la foulée, exigeait le retrait israélien et créait la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) pour surveiller la zone.
Le scénario s’est répété en 2006 : après 34 jours de guerre contre le Hezbollah, la résolution 1701 a imposé un cessez-le-feu et sanctuarisé l’espace entre la frontière et le fleuve. Aucune force armée autre que l’armée libanaise et la FINUL n’était censée y opérer. Dix-huit ans plus tard, Israël revient avec le même réflexe : couper les ponts, au sens propre, pour transformer la rive sud en zone inaccessible.
Plus de 1 000 morts en trois semaines
Le bilan s’alourdit chaque jour. Selon le ministère libanais de la Santé, les bombardements israéliens ont tué 1 029 personnes et blessé 2 786 autres depuis le 2 mars, date du début des frappes sur le territoire libanais. Parmi les victimes figurent des enfants et du personnel médical, d’après l’agence nationale d’information libanaise.
Le patriarche maronite Béchara Raï, depuis sa résidence de Bkerké, a rendu hommage dimanche aux habitants des villages chrétiens du sud qui refusent de fuir malgré les bombes, les qualifiant de « véritables gardiens de la nation », rapporte L’Orient-Le Jour. Des délégations de villageois assistaient à la messe, signe que les populations civiles restent prises entre les lignes.
Sur le terrain, la destruction des ponts a des conséquences immédiates : approvisionnement coupé, évacuations rendues impossibles, convois humanitaires bloqués. C’est précisément ce que dénonce le président Aoun lorsqu’il parle de « politique de punition collective des civils » et de « destruction systématique des infrastructures ».
Zone tampon ou occupation déguisée
Le communiqué présidentiel libanais va plus loin que la simple condamnation. Joseph Aoun pointe « des projets suspects visant à établir une zone tampon, à consolider une réalité d’occupation et à chercher une expansion israélienne à l’intérieur du territoire libanais ». L’accusation est lourde : il ne s’agit plus d’opérations antiterroristes ponctuelles mais, selon Beyrouth, d’une stratégie territoriale.
L’armée israélienne avait déjà lancé des incursions terrestres dans le sud du pays ces dernières semaines, selon Le Monde. La destruction méthodique des ponts viendrait compléter le dispositif en empêchant tout mouvement logistique du Hezbollah vers le sud, mais aussi en coupant les populations civiles de tout secours venant du nord.
Du côté israélien, la justification reste sécuritaire. Le ministre Katz a accusé le Hezbollah d’utiliser ces infrastructures pour acheminer des armes et des combattants. Mais le président Aoun a rappelé que ces destructions violent le droit international humanitaire et a saisi les Nations unies pour qu’elles prennent position.
La France, 700 casques bleus au milieu du chaos
La FINUL compte environ 10 000 soldats déployés au sud du Litani, dont quelque 700 Français. Leur mission, définie par la résolution 1701, consiste à surveiller le cessez-le-feu, soutenir l’armée libanaise et empêcher le réarmement du Hezbollah dans la zone. La destruction des ponts complique cette mission : si les axes routiers sont coupés, la logistique de la force onusienne s’en trouve directement affectée.
La France entretient des liens historiques étroits avec le Liban. Six soldats français ont été blessés en Irak depuis le début du conflit régional, et Paris a multiplié les appels au respect de la souveraineté libanaise. Mais face à la spirale d’escalade au Moyen-Orient, les leviers diplomatiques français semblent limités, d’autant que Washington reste le principal interlocuteur d’Israël.
Un conflit régional qui s’étend de front en front
L’attaque sur les ponts du Litani ne peut se lire isolément. Dimanche, l’Iran a lancé sa huitième salve de missiles de la journée vers le sud d’Israël, touchant les environs de Dimona, où 64 personnes avaient été blessées la veille, selon l’armée israélienne. Téhéran a menacé de fermer intégralement le détroit d’Ormuz si Washington frappait ses centrales électriques, en réponse à l’ultimatum de 48 heures lancé par Donald Trump samedi soir.
Le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a estimé dimanche sur la chaîne CGTN que si le conflit durait « plus de six mois », toutes les économies mondiales « en souffriraient ». Les stocks stratégiques permettent d’absorber le choc pendant trois à quatre mois, selon lui, mais dix millions de barils par jour restent bloqués dans le Golfe. La société d’analyse Kpler évalue la baisse du transit dans le détroit d’Ormuz à 95 % depuis début mars.
C’est dans ce contexte d’escalade généralisée que le front libanais prend une dimension particulière. Le Liban, déjà fragilisé par des années de crise économique et politique, n’a ni les moyens militaires de résister ni les capacités financières de reconstruire. Le souvenir de l’été 2006, quand l’aviation israélienne avait bombardé l’aéroport de Beyrouth et les centrales électriques, reste vif.
Le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a justifié dimanche l’approche de Washington sur NBC en affirmant qu’il fallait « parfois une escalade pour désescalader ». Pour les habitants du sud du Liban qui regardent leurs ponts s’effondrer, la formule a un goût amer. La prochaine échéance : lundi soir, date limite de l’ultimatum Trump sur le détroit d’Ormuz. Si Téhéran ne cède pas, la guerre risque de franchir un palier supplémentaire.