Israël possède l’un des systèmes de défense antimissile les plus denses et les plus coûteux de la planète. Trois couches superposées, du Dôme de fer pour les roquettes courte portée jusqu’au système Arrow pour les missiles balistiques intercontinentaux. Samedi soir, deux missiles iraniens ont traversé l’ensemble du dispositif et frappé des quartiers résidentiels à quelques kilomètres du principal réacteur nucléaire du pays. L’armée israélienne admet avoir tenté de les intercepter. Elle a échoué deux fois.

À huit kilomètres du réacteur

Dimona, petite ville de 35 000 habitants plantée dans le désert du Néguev, n’est pas n’importe quelle localité israélienne. Son centre de recherche nucléaire, officiellement consacré à la recherche civile, est considéré depuis des décennies comme le cœur du programme d’armement atomique israélien. Un programme que Jérusalem n’a jamais officiellement confirmé, mais que la communauté internationale tient pour acquis.

Le premier missile a touché un quartier résidentiel de Dimona vers 21 heures, heure locale, rapporte le New York Times. Le second s’est abattu trois heures plus tard sur Arad, une ville de 26 000 habitants située à une trentaine de kilomètres. Dans les deux cas, les dégâts matériels sont considérables : façades soufflées, voitures écrasées sous les gravats, cratères dans la chaussée. Les images diffusées par la presse israélienne montrent des rues éventrées sous les projecteurs des secours.

Personne n’a été tué. Benjamin Netanyahu s’est rendu sur les lieux dimanche. Son choix de mots en dit long : « C’est un miracle. » Il a exhorté la population à « ne pas faire preuve de complaisance » et à rejoindre les abris dès le déclenchement des alertes. Un premier ministre qui demande à ses citoyens de courir aux abris parce que les intercepteurs ne font plus leur travail, ce n’est pas exactement un discours rassurant.

Trois couches, zéro interception

Depuis sa création, Israël a construit sa doctrine de survie autour d’un principe simple : ce qui vole vers le pays ne doit jamais toucher le sol. Le Dôme de fer, devenu célèbre lors des affrontements avec le Hamas, intercepte les roquettes courte portée. Le système Fronde de David prend en charge les missiles de portée intermédiaire. Le système Arrow, développé conjointement avec les États-Unis, est conçu pour neutraliser les missiles balistiques à haute altitude.

Le taux d’interception affiché par Tsahal lors des précédentes confrontations dépassait régulièrement les 90 %. En avril 2024, selon la BBC, Israël avait intercepté la quasi-totalité des 300 projectiles lancés par l’Iran lors de la première attaque directe entre les deux pays.

Mais la guerre actuelle, déclenchée le 28 février par des frappes américano-israéliennes sur l’Iran, dure depuis près d’un mois. Et les stocks ne sont pas infinis.

Le vrai problème : les réserves fondent

Fin février, le New York Times avait révélé que les réserves de missiles intercepteurs pouvaient s’amenuiser dangereusement. Le conflit de douze jours avec l’Iran en juin 2025 avait déjà puisé massivement dans les stocks. La campagne actuelle, bien plus longue et intense, accentue la pression.

Le lieutenant-général Eyal Zamir, chef d’état-major de Tsahal, a déclaré samedi que les opérations contre l’Iran n’en étaient qu’à « mi-chemin ». Concrètement : il reste potentiellement des semaines de guerre. Avec des tirs iraniens quotidiens. Et des intercepteurs qui coûtent entre 50 000 et plusieurs millions de dollars pièce, selon le système utilisé.

Un missile Arrow, conçu pour neutraliser un projectile balistique comme ceux qui ont frappé Dimona, représente un investissement estimé à plus de 3 millions de dollars par l’agence Bloomberg. Les missiles iraniens qu’il est censé détruire coûtent une fraction de cette somme. Sur la durée, l’équation économique est intenable, un déséquilibre que la France connaît aussi face à la menace drone.

L’armée israélienne dit enquêter sur les circonstances des deux échecs. Mais les détails techniques restent classifiés. Pas d’explication sur le type de missile utilisé par l’Iran, pas de précision sur la trajectoire, pas de commentaire sur la raison de l’échec. Le silence, dans ce contexte, est aussi éloquent qu’un communiqué.

L’Iran frappe malgré les bombardements

Ce qui rend cet épisode particulièrement significatif, c’est le contexte. Depuis le 28 février, les États-Unis et Israël pilonnent l’Iran quotidiennement. Centrales électriques, infrastructures militaires, bases de missiles, raffineries : les frappes visent à détruire la capacité opérationnelle iranienne. Deutsche Welle recense plus de 40 infrastructures énergétiques « gravement endommagées » à travers le Moyen-Orient.

Malgré cette pression, Téhéran conserve manifestement la capacité de lancer des missiles balistiques contre le territoire israélien. Et pas sur des cibles périphériques : sur les abords du site nucléaire le plus sensible du pays.

L’armée israélienne a profité du week-end pour diffuser un autre message, plus alarmiste encore : selon Tsahal, l’Iran disposerait désormais de missiles capables d’atteindre 4 000 kilomètres. De quoi toucher Paris, Londres ou Berlin. Le Royaume-Uni a immédiatement contesté cette affirmation. Le ministre du logement Steve Reed a déclaré à la BBC qu’« aucune évaluation » ne corrobore la capacité iranienne d’atteindre le sol britannique. Les experts estiment la portée maximale de l’arsenal iranien à environ 2 000 kilomètres, soit la moitié du chiffre avancé par Israël.

L’ultimatum de Trump expire ce lundi soir

L’attaque de Dimona s’inscrit dans une escalade qui ne montre aucun signe de ralentissement. Samedi, Donald Trump a menacé de « détruire » les centrales électriques iraniennes si Téhéran ne rouvrait pas le détroit d’Ormuz sous 48 heures. L’Iran a riposté par une contre-menace : toute attaque sur ses centrales entraînerait la « destruction irréversible » d’infrastructures énergétiques et de dessalement dans toute la région, rapporte Al Jazeera.

L’ultimatum expire lundi soir, aux alentours de minuit GMT. Les marchés asiatiques ont ouvert en forte baisse : le Nikkei japonais a chuté de 4 %, le KOSPI sud-coréen de 4,5 %. Le baril de Brent s’est stabilisé autour de 112 dollars après avoir brièvement dépassé les 114 dollars.

Le chef de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, a qualifié la situation de « menace majeure » pour l’économie mondiale, estimant que la crise actuelle combinait « deux crises pétrolières et un choc gazier en une seule ». Aucun pays, selon lui, ne sera immunisé si la situation continue de se dégrader.

L’horloge tourne. Les missiles passent. Et le bouclier, pour la première fois de manière aussi visible, montre ses failles.