Trois accords commerciaux en trois mois. Après le Mercosur en janvier et l’Inde fin janvier, Ursula von der Leyen s’envole ce lundi pour l’Australie avec un objectif limpide : boucler un accord de libre-échange avant mercredi. Pour les agriculteurs européens, c’est un nouvel affront. Pour Bruxelles, c’est une question de survie économique face aux droits de douane américains et à la domination chinoise sur les matières premières critiques.

49 milliards d’échanges et un excédent confortable

Les chiffres donnent le vertige. En 2024, les échanges de biens entre l’Union européenne et l’Australie ont atteint 49,4 milliards d’euros, selon la Commission européenne. L’Europe y exporte massivement des machines, des véhicules et des produits chimiques, dégageant un excédent de 27,9 milliards. En ajoutant les services, la facture grimpe à 87,5 milliards, et l’excédent européen dépasse les 45 milliards. Côté investissements, les entreprises européennes ont planté 122,8 milliards d’euros en Australie, contre seulement 25,2 milliards dans l’autre sens.

Autrement dit, l’Europe vend bien plus à l’Australie qu’elle ne lui achète. L’accord vise à supprimer les droits de douane sur la plupart de ces échanges. Von der Leyen promet une hausse du PIB européen de 4 milliards d’euros d’ici 2030 grâce à cet accord, un chiffre avancé dans sa tribune publiée ce lundi dans plusieurs journaux européens dont Ouest-France.

Le bœuf australien, pierre d’achoppement depuis des mois

Depuis le début des négociations en mai 2018, quinze rounds se sont succédé. Et depuis des semaines, tout bloque sur un seul sujet : les quotas de bœuf australien détaxé que l’Europe accepte d’importer. Bruxelles propose 30 000 tonnes par an. Canberra en réclame 40 000. Dix mille tonnes d’écart qui cristallisent la colère du monde agricole européen.

Le Copa-Cogeca, qui fédère les principaux syndicats agricoles du continent, a publié une mise en garde sans ambiguïté. Pour le bœuf, la viande ovine et le sucre, « accorder des concessions disproportionnées risque de nuire aux agriculteurs européens, de fausser les marchés et d’affaiblir l’engagement de longue date de l’UE en faveur de normes de production élevées », a averti le lobby agricole. Les éleveurs français, qui ont déjà boycotté le Salon de l’agriculture 2026 pour protester contre le Mercosur, voient dans ce nouvel accord une menace directe sur leurs revenus.

La comparaison avec le Mercosur est éclairante. L’accord signé avec les pays sud-américains prévoyait l’importation de 99 000 tonnes de bœuf par an, soit plus du triple du quota australien discuté. Mais l’addition des deux commence à peser lourd. En France, la filière bovine emploie 250 000 personnes et pèse 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, selon les données de l’interprofession Interbev. Chaque tonne de viande importée à prix réduit fait pression sur des exploitations déjà fragilisées par la hausse des coûts de production.

Derrière le bœuf, la vraie bataille : le lithium

Si von der Leyen se déplace en personne, ce n’est pas pour 30 000 tonnes de viande. Le véritable enjeu se cache sous le sol australien. L’Australie est le premier producteur mondial de lithium, ce minerai indispensable à la fabrication des batteries de véhicules électriques. En 2024, l’Union européenne et l’Australie ont conclu un partenariat stratégique sur les matières premières critiques, assorti d’un protocole d’accord et d’une feuille de route validée en décembre 2024.

Aujourd’hui, l’Europe dépend à plus de 60 % de la Chine pour le raffinage du lithium. C’est un talon d’Achille que Bruxelles veut réduire à tout prix, surtout dans un contexte où Pékin a déjà montré qu’elle pouvait restreindre ses exportations de terres rares pour faire pression sur ses partenaires commerciaux. L’Australie, avec ses immenses réserves, représente une alternative crédible. Un accord commercial facilitant l’accès au lithium australien permettrait à l’industrie automobile européenne de sécuriser ses approvisionnements sans passer par le filtre chinois.

La course contre Trump et la Chine

Ce qui explique la cadence effrénée de Bruxelles, c’est la pression extérieure. Depuis l’entrée en vigueur de nouveaux droits de douane américains, l’Europe se retrouve coincée entre Washington et Pékin. Donald Trump a imposé des tarifs sur l’acier et l’aluminium européens, puis sur une gamme croissante de produits, en contournant même sa propre Cour suprême pour les maintenir, comme l’a rapporté la presse américaine en mars.

La réponse européenne : multiplier les partenariats commerciaux pour réduire la dépendance envers les deux géants. Mercosur en janvier, Inde fin janvier, Australie en mars. Des négociations sont aussi en cours avec la Malaisie. Selon les données d’Eurostat, les exportations européennes vers les États-Unis ont reculé de 8 % au premier trimestre 2026 par rapport à la même période l’année précédente, un trou que Bruxelles tente de combler en ouvrant de nouvelles routes.

L’Australie, elle aussi, cherche à diversifier. Troisième partenaire commercial de Canberra derrière la Chine et le Japon, l’UE représente 8,6 % du commerce extérieur australien. Mais les tensions sino-australiennes des dernières années, qui ont vu Pékin imposer des droits de douane punitifs sur le vin, le charbon et l’orge australiens, ont poussé Canberra à chercher des alternatives. L’accord avec l’Europe tombe à point nommé pour les deux parties.

Ce que ça change pour le consommateur français

Concrètement, un accord supprimerait les droits de douane sur les machines et véhicules européens vendus en Australie, renforçant la compétitivité de Renault, Stellantis ou Airbus sur ce marché. Dans l’autre sens, le vin australien arriverait à prix réduit en Europe, une mauvaise nouvelle pour les vignobles du Languedoc et de Bordeaux déjà sous pression. Le bœuf australien, nourri en feedlot à grande échelle, entrerait en concurrence frontale avec l’élevage extensif français, qui repose sur des normes sanitaires et environnementales plus strictes.

Pour les batteries et véhicules électriques, l’accès facilité au lithium australien pourrait à terme réduire le coût des voitures électriques vendues en Europe. Le cabinet McKinsey estime que les matières premières représentent 40 % du coût d’une batterie lithium-ion. Toute baisse du prix du lithium se répercute sur le prix final du véhicule.

Un calendrier politique explosif

Von der Leyen dispose de trois jours pour arracher un accord politique. Les détails techniques seront ensuite finalisés par les équipes de négociation. Mais la ratification promet d’être compliquée. Le Mercosur, signé en janvier, a vu son processus de ratification suspendu après une saisine de la Cour de justice de l’UE par le Parlement européen. Les agriculteurs ont manifesté dans plusieurs capitales européennes. Reproduire la même opération avec l’Australie, quelques semaines seulement après, relève du pari politique.

En France, la FNSEA a déjà prévenu qu’elle serait « extrêmement vigilante » sur les quotas de viande. Les élections municipales de ce week-end ont redistribué les cartes politiques, et aucun parti ne veut se mettre les agriculteurs à dos à quatorze mois de la présidentielle. Le prochain Conseil européen, prévu en avril, devrait faire de ce dossier un sujet brûlant.