23 h 45, dimanche soir, aéroport de LaGuardia, New York. Un Bombardier CRJ-900 d’Air Canada Express achève son atterrissage depuis Montréal. Sa vitesse tombe à 38 km/h. C’est à cet instant qu’il percute un camion de pompiers lancé sur la piste pour un tout autre problème.

Le choc broie le cockpit. La carlingue se soulève, nez pointé vers le ciel. À quelques mètres, le véhicule de secours bascule sur le flanc. Les 76 personnes à bord, dont quatre membres d’équipage, viennent de vivre la collision la plus absurde de l’année.

Le camion répondait à une autre urgence

L’accident n’aurait jamais dû se produire. Le véhicule incriminé appartient à la brigade ARFF (Aircraft Rescue and Firefighting) de la Port Authority de New York et du New Jersey, l’organisme qui gère les aéroports de la région. Il roulait vers un incident séparé lorsque sa trajectoire a croisé celle du CRJ-900.

Comment un camion de pompiers peut-il se retrouver sur une piste active ? La question est au centre de l’enquête ouverte par le NTSB, l’agence fédérale américaine chargée des accidents de transport. L’autorité de l’aviation civile (FAA) a immédiatement ordonné un « ground stop », une mesure qui interdit tout décollage et atterrissage. À 3 heures du matin, LaGuardia était toujours fermé.

Des photos qui donnent la mesure du choc

Les images diffusées par les passagers et les équipes au sol montrent l’étendue des dégâts. L’avant de l’appareil est éventré : câbles, tôles froissées, débris pendent du cockpit. Le train avant, arraché de son logement, a entraîné tout le nez vers le haut. Le camion de secours, un véhicule de plusieurs tonnes, gît sur le côté, phares encore allumés.

La police de New York (NYPD) a bouclé toutes les routes d’accès à l’aéroport. Les pompiers de la ville (FDNY) ont demandé aux voyageurs de prévoir « des annulations, des fermetures de routes et des retards de circulation ». Des escaliers d’évacuation d’urgence ont été déployés le long du fuselage pour extraire les passagers par les issues de secours.

76 vies dans un avion régional

Le CRJ-900 est un biréacteur régional fabriqué par Bombardier. Il transporte entre 76 et 90 passagers selon la configuration. C’est un appareil courant sur les lignes courtes nord-américaines, exploité ici par Jazz Aviation, la filiale régionale d’Air Canada.

Jazz Aviation a confirmé l’accident dans un communiqué, précisant que « la liste des passagers est préliminaire et reste soumise à vérification ». Les médias locaux font état de plusieurs blessés, mais ni la compagnie ni les autorités n’ont communiqué de bilan précis dans les heures qui ont suivi. Aucun décès n’a été annoncé.

LaGuardia, l’aéroport où tout est plus compliqué

L’accident survient dans l’un des aéroports les plus contraints des États-Unis. Coincé entre la baie de Flushing et les quartiers résidentiels du Queens, LaGuardia fonctionne avec deux pistes relativement courtes pour un hub de cette taille. Environ 30 millions de passagers y transitent chaque année, avec des créneaux de décollage et d’atterrissage parmi les plus serrés du pays.

Cette densité fait de la coordination au sol un exercice permanent. Les véhicules de secours doivent pouvoir accéder à n’importe quel point de la piste en moins de trois minutes, conformément aux normes de la FAA. Le revers de cette exigence : des camions de pompiers circulent régulièrement à proximité immédiate des avions en mouvement. Quand une erreur de synchronisation se glisse dans le dispositif, les conséquences peuvent être catastrophiques.

Les pistes américaines, talon d’Achille de la sécurité aérienne

Les incidents au sol dans les aéroports américains ne sont pas rares. La FAA a enregistré plus de 1 700 « runway incursions » (intrusions sur piste) au cours de l’exercice fiscal 2023, un chiffre en hausse par rapport aux années précédentes. En janvier de cette même année, un avion de la compagnie Delta avait frôlé un appareil d’American Airlines au roulage à l’aéroport JFK, à quelques kilomètres de LaGuardia. Un mois plus tard, à Austin, un Boeing 767 de FedEx avait failli se poser sur un avion de Southwest déjà engagé sur la piste.

Ces incidents avaient poussé la FAA à organiser un sommet national sur la sécurité au sol en mars 2023. Trois ans plus tard, la collision de LaGuardia pose la question de l’efficacité des mesures prises depuis.

Enquête fédérale et aéroport à l’arrêt

Le NTSB a déployé une équipe d’investigation sur place. L’agence, qui a enquêté sur plus de 150 000 accidents aériens depuis sa création en 1967, devra déterminer pourquoi le véhicule ARFF se trouvait sur la trajectoire de l’avion, si le contrôle aérien avait autorisé sa présence sur la piste, et quelles procédures de communication ont échoué entre la tour de contrôle et les équipes au sol.

La FAA a indiqué qu’il existait une « forte probabilité » que la fermeture de l’aéroport soit prolongée, ce qui promet des heures de chaos pour les voyageurs du lundi matin. Plus de 200 vols quotidiens décollent habituellement de LaGuardia vers des destinations intérieures américaines et canadiennes. Chaque heure de fermeture provoque un effet domino sur tout le trafic aérien du nord-est des États-Unis.

La Port Authority a précisé que ses services de police étaient sur les lieux, accompagnés du président et du directeur exécutif de l’organisme. Le NTSB publiera un rapport préliminaire dans les semaines à venir. Les conclusions finales, elles, pourraient prendre plus d’un an. En attendant, les aéroports américains restent sous pression, entre manque de personnel et infrastructures vieillissantes. L’accident de LaGuardia tombe au pire moment : celui où le pays s’interroge déjà sur la fiabilité de ses installations aéroportuaires.