Quatre-vingts morts. Peut-être davantage. Lundi matin, un avion de transport militaire C-130 Hercules de l’armée colombienne s’est écrasé quelques minutes après son décollage de Puerto Leguízamo, dans le département du Putumayo, à la frontière équatorienne. À son bord, deux pelotons du Bataillon de jungle n°49, soit entre 80 et 120 soldats entassés dans la carlingue pour une simple rotation de troupes.
Ce qui devait être un vol de routine vers l’intérieur du pays s’est transformé en la pire catastrophe aérienne militaire qu’ait connue la Colombie depuis des décennies. Et la réaction immédiate du président Gustavo Petro, qui a pointé du doigt sa propre administration, en dit long sur l’état des forces armées du pays.
Un Hercules s’effondre en pleine Amazonie
L’accident s’est produit vers 9 heures du matin, heure locale. Selon le ministre de la Défense Pedro Sánchez Suárez, l’appareil « a subi un tragique accident lors de son décollage alors qu’il transportait des troupes ». Le quotidien colombien El Tiempo, citant une source militaire, précise que le Hercules transportait « deux pelotons de l’armée, soit environ 80 à 100 hommes d’équipage » en route vers Bogotá pour un relève. El Espectador avance le chiffre de 120 uniformés appartenant au 49e bataillon, qui devaient rejoindre Puerto Asís, toujours dans le Putumayo.
Sur les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, un immense panache de fumée grise s’élève au-dessus de la canopée amazonienne. Les débris de l’appareil jonchent une zone plane, en plein cœur de la forêt tropicale. Les habitants de Puerto Leguízamo, une petite ville de garnison perdue dans la jungle, se sont précipités sur les lieux pour aider les secours.
Une vingtaine de militaires ont été extraits vivants des décombres et évacués en urgence vers Florencia, capitale du département voisin du Caquetá, l’hôpital local n’ayant pas la capacité de traiter des blessures de cette ampleur. Le gouverneur du Putumayo, Jhon Gabriel Molina, a confirmé que le bilan restait provisoire : « Nous n’avons pas encore de chiffres définitifs. Toute notre énergie est concentrée sur les secours et l’évacuation des blessés. »
Petro accuse la bureaucratie militaire
La réaction du président Gustavo Petro a été aussi rapide que sévère. Sur X, le chef de l’État n’a pas attendu le rapport d’enquête pour désigner un coupable : l’inertie administrative qui paralyse la modernisation de l’armée.
« La rénovation de l’armement des forces militaires est une décision de ma présidence depuis des années », a-t-il écrit. « Les difficultés bureaucratiques dans l’administration militaire n’ont pas permis de réaliser le Conpes depuis un an que je l’ai demandé. » Le Conpes, acronyme du Conseil national de politique économique et sociale, est l’organisme qui valide les grandes dépenses publiques en Colombie. Sans son feu vert, impossible de financer le renouvellement des équipements.
Petro est allé plus loin : « Si les fonctionnaires administratifs, civils ou militaires, ne sont pas à la hauteur de ce défi, ils doivent être retirés. » Il a annoncé une réunion d’urgence avec le ministre de la Défense et ordonné la modernisation de la flotte d’hélicoptères et d’avions de transport des forces armées.
Le C-130 Hercules, bête de somme vieillissante
Le C-130 Hercules n’est pas n’importe quel avion. Conçu par Lockheed dans les années 1950, ce quadrimoteur à turbopropulseurs est le cheval de trait des armées du monde entier. Plus de 2 700 exemplaires ont été construits depuis 1954, et l’appareil reste en service dans plus de 60 pays. Sa robustesse légendaire lui permet de décoller et d’atterrir sur des pistes sommaires, ce qui en fait l’outil idéal pour les zones reculées comme l’Amazonie colombienne.
Mais la robustesse a ses limites. Les C-130 colombiens datent pour la plupart des années 1970 et 1980, selon les registres de la Force aérienne. En Amérique latine, plusieurs pays ont connu des accidents similaires avec des flottes vieillissantes : le Chili a perdu un Hercules avec 38 personnes à bord en décembre 2019, lors d’un vol vers l’Antarctique. L’appareil n’a jamais été retrouvé. En 2016, un Hercules des forces aériennes algériennes s’est écrasé peu après le décollage dans l’est du pays, tuant 77 militaires.
Le point commun entre ces drames : des appareils surexploités, maintenus au-delà de leur durée de vie nominale, dans des pays dont les budgets de défense peinent à financer le renouvellement des flottes de transport au profit d’équipements plus « prestigieux » comme les avions de chasse ou les systèmes de surveillance.
Putumayo, zone de guerre oubliée
Puerto Leguízamo n’est pas un aéroport comme les autres. Cette base militaire, coincée entre la jungle amazonienne et la frontière équatorienne, sert de plaque tournante pour les opérations de l’armée colombienne contre les groupes armés qui pullulent dans le sud du pays. Narcotrafiquants, dissidents des FARC, groupes paramilitaires : le Putumayo concentre toutes les menaces qui minent la Colombie depuis six décennies.
Les soldats du 49e Bataillon de jungle, ceux-là mêmes qui ont péri lundi, patrouillent dans l’une des régions les plus dangereuses du pays. Ils dépendent entièrement du transport aérien pour se déplacer : les routes sont rares, souvent impraticables, et contrôlées par des groupes armés. Quand un Hercules tombe, ce n’est pas seulement un drame humain, c’est un pan entier du dispositif militaire qui s’effondre.
Un bilan qui pourrait encore s’alourdir
Les autorités ont activé un poste de commandement unifié au Commandement aérien de transport militaire (CATAM) de Bogotá. Le colonel Zambrano, de la police du Putumayo, a indiqué que les opérations de secours se poursuivaient et que les blessés étaient progressivement évacués vers des centres hospitaliers mieux équipés.
Le chiffre de 80 morts, avancé par l’armée en fin de matinée, reste provisoire. El Tiempo rapporte que certaines sources évoquent jusqu’à 100 passagers, tandis qu’El Espectador mentionne 120 uniformés à bord. La confusion sur le nombre exact de personnes présentes dans l’appareil, classique dans ce type de catastrophe, laisse craindre un bilan final encore plus lourd.
Le ministre de la Défense a appelé à « éviter les spéculations » en attendant les résultats de l’enquête officielle. Mais la question posée par le président Petro, lui, ne relève pas de la spéculation : combien de soldats colombiens continueront de monter dans des appareils que leur propre gouvernement reconnaît comme obsolètes ?
L’enquête sur les causes du crash vient de commencer. Ses conclusions, attendues dans les prochaines semaines, détermineront si ce drame était évitable. Le Congrès colombien, qui examine actuellement le budget de la défense pour 2027, aura du mal à ignorer ces 80 cercueils.