580 millions de dollars. C’est la somme échangée sur les marchés pétroliers lundi 24 mars à 6h50 du matin, heure de Washington. Quatorze minutes plus tard, Donald Trump publiait un message annonçant des « conversations très constructives » avec l’Iran, faisant plonger le baril de près de 10 %. Coïncidence ou fuite d’information, la séquence alimente les soupçons de délit d’initié au sommet du pouvoir américain.

6 200 contrats vendus dans un silence de marché

Bien avant l’ouverture officielle de Wall Street, 6 200 contrats à terme sur le Brent et le West Texas Intermediate ont changé de mains en quelques minutes, rapporte Le Parisien. Un volume anormalement élevé pour cette heure creuse, où les marchés tournent d’ordinaire au ralenti. Les vendeurs se sont défaits massivement de positions pétrolières, pariant sur une chute imminente des cours.

À 7h04, Donald Trump a publié sur son réseau social un message d’une tonalité inattendue. « J’ai le plaisir de vous annoncer que les États-Unis et l’Iran ont eu, ces deux derniers jours, des échanges très constructifs et fructueux en vue d’un règlement complet et définitif de nos hostilités au Moyen-Orient », a-t-il écrit, ajoutant avoir ordonné de reporter toutes les frappes militaires contre les infrastructures énergétiques iraniennes pour cinq jours.

Le baril de WTI, qui dépassait les 98 dollars avant l’annonce, a plongé vers 89,50 dollars en fin de journée, selon les données du CME Group. Pour les vendeurs de 6h50, le timing s’est révélé parfait : ils ont liquidé leurs positions au sommet, quelques minutes avant l’effondrement des prix.

Téhéran dément, les soupçons s’épaississent

L’annonce du président américain n’a pas résisté longtemps au démenti iranien. Mohammad-Bagher Ghalibaf, figure du régime et ancien président du Parlement, a rejeté toute idée de pourparlers. « Aucune négociation n’a eu lieu avec les États-Unis, et de fausses informations sont utilisées pour manipuler les marchés financiers et pétroliers », a-t-il déclaré, selon Deutsche Welle et la BBC.

Le New York Times a précisé que les contacts entre responsables américains et iraniens n’en étaient qu’à un « stade très préliminaire et pas substantiel ». Des officiels américains, cités sous couvert d’anonymat, ont décrit le message de Trump comme une porte de sortie pour éviter l’expiration de son propre ultimatum sur les centrales iraniennes, lancé 48 heures plus tôt.

L’annonce qui a fait dégringoler le pétrole reposait donc sur une base diplomatique encore floue. Ceux qui ont vendu 14 minutes avant le tweet savaient-ils que le message serait positif, alors que rien ne le laissait présager publiquement ?

Un schéma qui se répète sous l’ère Trump

Ce n’est pas la première fois que des mouvements de marché suspects précèdent une déclaration de Donald Trump. Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, plusieurs annonces relatives aux droits de douane ont déclenché des variations brutales des indices boursiers, parfois précédées de volumes d’échange anormaux, détaille Le Parisien.

Lundi, le phénomène ne s’est pas limité au pétrole. Les volumes de transactions sur les contrats à terme liés aux actions américaines ont aussi grimpé dans les secondes précédant les échanges pétroliers suspects. Les deux marchés ont réagi en tandem : le pétrole a chuté tandis que les indices boursiers ont bondi, portés par la perspective d’un apaisement au Moyen-Orient.

La Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le gendarme américain des marchés dérivés, n’a pas communiqué sur un éventuel examen de ces transactions. L’agence dispose pourtant de mécanismes de surveillance automatisés capables de détecter des schémas de trading inhabituels. En 2024, elle avait infligé plus de 4,3 milliards de dollars d’amendes pour manipulations de marché et fraudes, un montant record selon son rapport annuel.

Le détroit d’Ormuz, accélérateur de spéculation

Pour comprendre pourquoi le pétrole réagit aussi violemment à chaque déclaration, il faut mesurer l’enjeu du détroit d’Ormuz. Ce goulet de 39 kilomètres de large, entre l’Iran et Oman, voit transiter environ 20 % du pétrole mondial, selon l’Agence internationale de l’énergie. Sa fermeture par l’Iran, effective depuis le début du conflit, a fait grimper le baril au-dessus des 90 dollars et provoqué des ondes de choc sur les prix de l’essence en Europe.

Toute perspective de réouverture fait mécaniquement chuter les cours. Inversement, chaque escalade les fait remonter. Cette mécanique binaire, combinée à la communication imprévisible de Trump sur les réseaux sociaux, crée un terrain fertile pour la spéculation. L’Agence internationale de l’énergie a averti cette semaine que le monde faisait face à « sa pire crise de l’énergie depuis des décennies », une situation qui rend les marchés encore plus nerveux et les volumes suspects encore plus lucratifs.

Un tweet qui pèse des milliards

L’épisode soulève un problème structurel de l’ère Trump : les annonces de politique étrangère ne passent plus par les canaux diplomatiques traditionnels, elles se jouent sur un réseau social. Le temps entre la rédaction d’un message présidentiel et sa publication se compte en secondes, mais le nombre de personnes ayant pu le lire ou en connaître la teneur avant sa mise en ligne reste inconnu.

Le cercle restreint de conseillers, les agents de sécurité chargés de la relecture, les proches du président : le périmètre de ceux qui auraient pu anticiper l’annonce n’est pas documenté publiquement. Avec 580 millions de dollars en jeu sur un seul créneau de quelques minutes, la question du « qui savait » dépasse le simple soupçon.

Pour l’instant, ni la CFTC ni la Securities and Exchange Commission (SEC) n’ont annoncé d’enquête. Mais les signaux s’accumulent : volumes inhabituels, timing parfait, annonce contredite par l’autre partie. L’ultimatum de Trump, repoussé à vendredi, laisse cinq jours supplémentaires pendant lesquels chaque publication sur son réseau social pourra, à nouveau, faire basculer les marchés pétroliers et les portefeuilles de ceux qui savaient lire entre les lignes avant tout le monde.