Tombée à 17 % dans les sondages en décembre, la sociale-démocrate Mette Frederiksen semblait condamnée. Trois mois plus tard, les Danois se rendent aux urnes ce mardi 24 mars, et la première ministre est favorite pour décrocher un troisième mandat. Le retournement tient en un mot : Groenland.

De 17 à 21 % en trois mois

En décembre 2025, les sociaux-démocrates danois touchaient le fond. Le coût de la vie grimpait, les réformes migratoires crispaient l’opinion, et Frederiksen traînait un bilan que les sondeurs résumaient d’un chiffre : 17 % d’intentions de vote. Pour un parti au pouvoir depuis 2019, la sanction paraissait inéluctable.

Puis Donald Trump a relancé sa rhétorique sur le Groenland. Le président américain a multiplié les déclarations sur sa volonté de « prendre le contrôle » de ce territoire arctique semi-autonome rattaché au Danemark, rapporte Deutsche Welle. Frederiksen a répondu sans ambiguïté, repoussant publiquement les prétentions américaines. En quelques semaines, les sondages ont basculé : les sociaux-démocrates sont remontés à 21 %, selon les dernières enquêtes compilées par les instituts danois. C’est quatre points gagnés sans avoir touché au programme économique.

L’élection anticipée, un pari calculé

Le scrutin n’aurait dû avoir lieu qu’en octobre 2026 au plus tard. Frederiksen a choisi de convoquer des élections anticipées, rapporte le New York Times, précisément au moment où son « rebond Groenland » était à son pic. C’est une tactique classique en démocratie parlementaire : surfer sur une vague favorable avant qu’elle ne retombe.

Le paysage politique danois complique toutefois l’équation. Douze partis se disputent les 179 sièges du Folketing, le parlement danois. Le bloc de gauche, mené par les sociaux-démocrates, devance légèrement la droite dans les projections, mais reste en deçà des 90 sièges nécessaires pour gouverner. Quatre sièges, réservés aux élus du Groenland et des îles Féroé, pourraient faire basculer la majorité. Ironie du sort : le territoire que Trump convoite pourrait littéralement décider du prochain gouvernement danois.

Six millions d’habitants, un enjeu continental

Le Danemark, c’est à peine la population du département du Nord et des Bouches-du-Rhône réunis. Mais cette élection dépasse largement les frontières scandinaves.

D’abord, parce qu’elle teste une stratégie. Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, les dirigeants européens oscillent entre accommodement et résistance. Frederiksen a choisi la fermeté, et les urnes diront si les électeurs valident ce choix. Si elle l’emporte, le message pour les autres capitales européennes sera limpide : tenir tête à Washington peut rapporter des voix.

Ensuite, parce que le Groenland est devenu un enjeu stratégique majeur. L’île, grande comme quatre fois la France, abrite des ressources minières colossales (terres rares, uranium, pétrole) et une position géographique clé pour le contrôle de l’Arctique, une zone où la Russie, la Chine et les États-Unis intensifient leur présence militaire. Copenhague y injecte des milliards dans ses bases militaires, et l’OTAN surveille la zone avec une attention croissante.

L’Arctique, nouveau front de la rivalité mondiale

Les ambitions américaines sur le Groenland ne sortent pas de nulle part. La fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes et rend accessibles des gisements jusqu’ici inexploitables. La Russie a rouvert des bases soviétiques le long de sa côte arctique. La Chine se présente comme un « État proche de l’Arctique » et finance des infrastructures au Groenland depuis une décennie. Dans ce contexte, Washington considère l’île comme un maillon critique de son dispositif de défense nord-américain, avec la base aérienne de Pituffik (ex-Thulé), opérationnelle depuis 1951.

Le Canada, de son côté, a intensifié ses exercices militaires dans le Grand Nord. Le New York Times rapportait ce lundi que l’armée canadienne a tenté de déployer des obusiers M777 dans le Haut-Arctique pour démontrer sa capacité opérationnelle dans la région. Le résultat a été mitigé, signe que la militarisation de l’Arctique reste un défi logistique pour toutes les puissances concernées.

Frederiksen, plus jeune première ministre de l’histoire danoise

Arrivée au pouvoir en 2019 à 41 ans, Mette Frederiksen détient le record de la plus jeune cheffe de gouvernement dans l’histoire du Danemark. Son premier fait d’armes : avoir formé une coalition qui enjambait le clivage gauche-droite pour la première fois en quarante ans, selon la BBC. Un exploit dans un pays où le consensus politique est culturellement valorisé, mais de plus en plus difficile à atteindre.

Son bilan divise. Sur l’immigration, elle a durci la politique d’asile au point de s’attirer les critiques de l’aile gauche de sa propre majorité. Sur l’économie, la hausse du coût de la vie a rongé la confiance des ménages. Mais sur la scène internationale, sa posture face à Trump et son engagement dans le soutien européen à l’Ukraine lui ont valu une stature que peu de dirigeants de petits pays atteignent.

Les bureaux de vote ferment à 20 heures

Les Danois se sont rendus aux urnes dès 8 heures ce mardi matin. Les bureaux de vote fermeront à 20 heures, heure locale, et les premiers résultats par sondage de sortie des urnes sont attendus dans la foulée. Le bloc de gauche reste favori, mais la fragmentation en douze partis rend les coalitions imprévisibles.

Au-delà du résultat, c’est la campagne elle-même qui marque un tournant. Pour la première fois dans un pays européen de l’OTAN, une élection nationale s’est jouée en grande partie sur la capacité à résister aux pressions d’un allié américain. Copenhague ouvrira la voie, ou pas. Les prochaines élections fédérales allemandes, prévues à l’automne, seront scrutées sous le même prisme : dans l’Europe de 2026, le rapport à Washington est devenu un clivage électoral à part entière.